• La collection de rubans I - Sortilèges amoureux

    Voici déroulés sous vos yeux des rubans bien particuliers : un ruban brodé, des rubans jaunes et noirs, un ruban vert effiloché et un long ruban rouge.

    Tous ont en commun d'inciter à l'amour.

     

    Un ruban brodé

    Zeus berné

    La guerre fait rage devant les murs de Troie. Les Grecs, malgré l'aide de Poséidon, sont dans une situation difficile face aux Troyens, soutenus par Zeus. Mais voici qu'Héra, farouche partisane des Grecs, échafaude un plan pour priver les Troyens de l'aide de Zeus. Il s'agit tout simplement d'endormir Zeus, afin de le détourner de la bataille et de laisser le champ libre à Poséidon. 

    Le plan d'Héra est simple : elle entend séduire son propre mari, et compte qu'il s'endormira après leurs ébats amoureux. Mais les moyens mis en oeuvre sont compliqués. C'est que, toute épouse du dieu suprême qu'elle est, et malgré les atouts dont elle dispose, si l'on en croit Homère, Héra n'est pas du tout certaine que son charme suffise. Aussi, outre l'arsenal d'apprêts auquel elle a recours, elle a besoin du secours d'Aphrodite et d'Hypnos, dieu du Sommeil. Pour obtenir l'aide d'Aphrodite, dévouée à la cause des Troyens, il va lui falloir inventer une fable, et pour convaincre Hypnos, qui n'est pas chaud pour affronter Zeus, elle devra également jouer serré. 

    Voici comment Homère nous rapporte l'épisode d'Héra bernant Zeus.

    Avec de l'ambroisie [Héra] efface d'abord de son corps désirable toutes les souillures. Elle l'oint ensuite avec une huile grasse, divine et suave, dont le parfum est fait pour elle; quand elle l'agite dans le palais de Zeus au seuil de bronze, la senteur en emplit la terre comme le ciel. Elle en oint son beau corps, puis elle peigne ses cheveux de ses propres mains et les tresse en nattes luisantes, qui pendent, belles et divines, du haut de son front éternel. Après quoi, elle vêt une robe divine qu'Athéna a ouvrée et lustrée pour elle, en y ajoutant nombre d'ornements. Avec ses attaches d'or, elle l'agrafe sur sa gorge. Elle se ceint d'une ceinture qui se pare de cent franges. Aux lobes percés de ses deux oreilles elle enfonce des boucles, à trois châtons, à l'aspect granuleux, où éclate un charme infini. Sa tête enfin, la toute divine la couvre d'un voile tout beau, tout neuf, blanc comme un soleil. A ses pieds luisants elle attache de belles sandales. Enfin, quand elle a ainsi autour de son corps disposé toute sa parure, elle sort de sa chambre, elle appelle Aphrodite à l'écart des dieux et elle lui dit :

    - Voudrais-tu m'en croire, enfant, et faire ce que je te dirai ? Ou t'y refuseras-tu, parce que tu m'en veux, dans le fond de ton cœur, de soutenir les Danaens, quand toi, tu soutiens les Troyens ?

    Et la fille de Zeus, Aphrodite, répond :

    - Héra, déesse auguste, fille du grand Chronos, dis-moi ce que tu as en tête. Mon cœur me pousse à faire ce que tu me demandes, si c'est chose que je puisse faire et qui se soit déjà faite.

    L'auguste Héra alors, perfidement, lui dit :

    - Eh bien! donne-moi donc la tendresse, le désir, par lesquels tu domptes à la foi tous les dieux et tous les mortels. Je m'en vais, aux confins de la terre féconde, visiter Océan, le père des dieux, et Thétys, leur mère. Ce sont eux qui, dans leur demeure, m'ont nourrie et élevée, du jour où ils m'avaient reçue des mains de Rhéa, dans les temps où Zeus à la grande voix avait mis Chronos sous la terre et sous la mer infinie. Je vais les visiter et mettre fin à leurs querelles obstinée. Voilà longtemps qu'ils se privent l'un l'autre de lit et d'amour, tant la colère a envahi leurs âmes. Si, par des mots qui les flattent, j'arrive à convaincre leurs cœurs et si je les ramène au lit où ils s'uniront d'amour, par eux, à tout jamais, mon nom sera chéri et vénéré.

    Une collection de rubans

    Jean-Baptiste Pierre  Junon demandant à Vénus sa ceinture (1748)

    musée national du château de Versailles

    Et Aphrodite qui aime les sourires, à son tour, lui dit:

    - Il est pour moi tout ensemble impossible et malséant de te refuser ce que tu demandes : tu es celle qui repose dans les bras de Zeus, dieu suprême.

    Elle dit, et de son sein elle détache alors le ruban brodé, aux dessins variés, où résident tous les charmes. Là sont tendresse, désir, entretien amoureux aux propos séducteurs qui trompent le cœur des plus sages. Elle le met aux mains d'Héra et lui dit, en l'appelant de tous ses noms :

    - Tiens! mets-moi ce ruban dans le pli de ta robe. Tout figure dans ses dessins variés. Je te le dis : tu ne reviendras pas sans avoir achevé ce dont tu as tellement envie dans le cœur.

    Elle dit et fait sourire l'auguste Héra aux grands yeux, et, souriante, Héra met le ruban dans le pli de sa robe.

    Ainsi parée et équipée du ruban ensorcelé d'Aphrodite, Héra n'a plus qu'à négocier avec Hypnos. Pour le convaincre, elle devra lui promettre la main de la jeune Pasithée, une des Charites (les Grâces des Romains).

    Marché conclu. Ainsi rassurée sur la puissance de ses charmes et sur le somme post-coïtal de Zeus, Héra se rend aussitôt sur les terres de Zeus. 

    Héra a cependant vite atteint le Gargare, sommet du haut Ida. L'assembleur de nuées, Zeus, l'aperçoit, et à peine l'a-t-il aperçue que l'amour enveloppe son âme prudente, un amour tout pareil à celui du temps où, entrés dans le même lit, ils s'étaient unis d'amour, à l'insu de leurs parents. Devant elle, il se lève, lui parle, en l'appelant de tous ses noms:

    - Héra, dans quelle pensée viens-tu donc ainsi du haut de l'Olympe ! Tu es là sans chevaux, sans char, où monter.

    L'auguste Héra alors, perfidement, répond :

    - Je m'en vais aux confins de la terre féconde visiter Océan, le père des dieux, et Thétys, leur mère. Ce sont eux qui m'ont nourrie, élevée dans leur demeure. Je vais les visiter et mettre un terme à leurs querelles obstinées. Voilà longtemps qu'ils se privent l'un l'autre de lit et d'amour, tant la colère a envahi leurs âmes. Mes coursiers sont arrêtés au pied de l'Ida riche en sources, prêts à me porter sur la terre et l'onde. Si à cette heure, je descends de l'Olympe ici, comme je le fais, c'est à cause de toi, dans la crainte que plus tard tu ne te fâches contre moi, si j'étais, sans te rien dire, partie pour le palais d'Océan aux flots profonds.

    L'assembleur de nuées, Zeus, en réponse dit :

    - Héra, il sera temps plus tard de partir là-bas. Va ! couchons-nous et goûtons le plaisir d'amour. Jamais encore pareil désir d'une déesse ni d'une femme n'a à tel point inondé et dompté mon cœur en ma poitrine - non, pas même quand je m'épris de l'épouse d'Ixion, la mère de Pirithoos, pour le conseil égal au dieux - ni de Danaé, aux fines chevilles, la fille d'Acrisios, la mère de Persée glorieux entre tous les héros ; - ni de la fille de l'illustre Phénix, qui me donna pour fils Minos et Rhadamanthe égal aux dieux ; - ni de Sémélé ni d'Alcmène, à Thèbes : Alcmène, qui enfanta Héraclès aux puissants desseins ; Sémélé, qui donna le jour à Dionysos, joie des mortels ; - ni de Déméter, la reine aux belles tresses ; - ni de la glorieuse Létô ; ni de toi-même ; - non, jamais autant que je t'aime à cette heure et que me tient le doux désir.

    Une collection de rubans

    Jean-Baptiste Pierre  Junon trompant Jupiter avec la ceinture de Vénus (1748)

    musée national du château de Versailles

    L'auguste Héra alors, perfidement, lui dit:

    - Terrible Chronide, quels mots as-tu dits là ? Ton envie est donc vraiment à cette heure de goûter l'amour dans mes bras sur les cimes de l'Ida et que tout se passe au grand jour ? Mais qu'arriverait-il, si un dieu éternel, nous apercevant endormis, s'en allait en courant conter l'histoire à tous les autres dieux ? Je n'oserais plus rentrer dans ta demeure, au lever de ce lit : on trouverait la chose trop mauvaise. Non, si c'est là ce que tu veux et ce qui plaît à ton cœur, n'as-tu pas la chambre que t'as faite ton fils Héphaistos et dont il a garni les montants de la porte de solides vantaux ? Allons nous en nous coucher là, puisque c'est le lit qui t'attire.

    L'assembleur de nuées, Zeus, en réplique dit:

    - Héra, ne crains pas qu'homme ni dieu te voie, au milieu de la nuée d'or dont je te veux envelopper. Le Soleil lui-même ne nous verra pas à travers, lui dont les rayons sont les plus perçants.

    Il dit, et le fils de Chronos prend sa femme en ses bras. Et, sous eux, la terre divine fait naître un tendre gazon, lotôs frais, safran et jacinthe, tapis serré et doux dont l'épaisseur les protège du sol. C'est sur lui qu'ils s'étendent, enveloppés d'un beau nuage d'or, d'où perle une rosée brillante.

    Homère, Iliade, Chant XIV

    Le stratagème de la - décidément - très perfide Héra fonctionne parfaitement. Sur le mont Ida, Hypnos, métamorphosé en oiseau, a plongé Zeus dans le sommeil. Pendant ce temps, à Troie, Poséidon vole au secours des Achéens qui reprennent l'avantage sur les Troyens. 

    Rassurez-vous : Hypnos, qui a rempli sa mission, épousera bel et bien sa Pasithée. Ils seront les heureux parents, selon les versions, d'une centaine d'enfants, ou tout du moins de quatre fils : Morpheus, Ikelos, Phobetor, et Phantasos. Et Zeus ne saura jamais que c'est Hypnos qui l'a endormi !

    Ce passage appelle quelques remarques : on voit qu'Homère qualifie avec constance Héra de perfide : c'est vrai qu'elle 'embobine' Aphrodite, qui joue la sotte, qu'elle baratine Hypnos, brave gars simplet, et qu'elle 'entube' (si je puis me permettre) Zeus, qui ne brille pas ici par sa finesse. Mais Héra s'abuse elle-même ! Alors qu'il suffisait de circonvenir Hypnos pour qu'il plonge Zeus dans le sommeil, il a fallu qu'elle invente ce scénario parfaitement superflu de séduction de son propre époux, qui est présenté comme si Héra devait se sacrifier pour sa cause... A d'autres ! Il est évident, tant Héra apporte de soin à sa toilette, quasi nuptiale, qu'il s'agit avant tout pour elle d'une (re)conquête amoureuse, même si elle ne le reconnaît pas.

    Zeus, pour sa part, est présenté comme un obsédé sexuel insatiable et un goujat qui énumère ses conquêtes à sa propre épouse. Comment s'étonner du ton acerbe que prend parfois Héra ("puisque c'est le lit qui t'attire") ?  

    Quant à Aphrodite, qui cède si vite sa ceinture magique à Héra, il est impossible qu'elle ait pu avaler le prétexte fallacieux que celle-ci lui a servi. S'il fallait réconcilier Océan et Thétys, ce n'est certes pas en attachant sa ceinture sur Héra que l'on y parviendrait. Elle sait bien que sa ceinture ne confère le pouvoir de séduction qu'à celle qui la porte. Elle ne peut ignorer qu'Héra a besoin du fameux ruban pour son propre usage, et c'est bien dans les plis de sa robe qu'elle lui recommande de nouer le lien. En revanche, elle ignore certainement qu'en prêtant sa ceinture, elle nuit ainsi gravement aux intérêts des Troyens qu'elle voulait protéger.

    Homère a beau multiplier les épithètes valorisants dont il a le secret (divin, divine, auguste, beau, belle...), c'est une galerie de personnages pas si brillants que cela qui nous est présentée.

    Le sortilège du ruban

    Le véritable héros de cette histoire, c'est le fameux ruban brodé, sortilège d'amour, prêté par Aphrodite (l'histoire ne dit pas si celle-ci a récupéré son ruban magique ?).

    On traduit généralement le grec ἱμάς (himas), qu'emploie Homère, par 'ruban' ou par 'ceinture'. Pourtant, le mot désigne en principe une courroie ou un lacet, en particulier pour attacher des sandales. Il s'agit donc d'un lien étroit. Celui-ci, dans l'Iliade, étant brodé, il ne s'agit certainement pas d'un lien de cuir, mais plutôt d'une lanière de tissu ornée de broderies, autrement dit d'une bandelette ou d'un ruban. 

    Ce ruban faisait-il usage de strophion, cette bande de tissu qui, enroulée au-dessous de la poitrine ou sur la poitrine, servait de soutien-gorge aux femmes de l'Antiquité ? Peut-être. Dans ce cas, le ruban devait être porté à même la peau, sous le vêtement.

    Une belle collection de rubans

    Jean-Baptiste Regnault  La toilette de Vénus (1815)

    Stair Sainty Gallery, Londres

    Vénus, autrement dit Aphrodite, ne porte ici qu'un strophion,
    élégamment assorti à ses sandales et au noeud dans ses cheveux.

    Servait-il plutôt de ceinture, pour serrer un vêtement flottant ? C'est possible, bien que le texte grec n'utilise pas le terme ζώνη (dzonè), signifiant ceinture.  

    C'est l'interprétation, par exemple, qu'en donnent Jean-Baptiste Pierre, dans sa représentation en deux tableaux de cet épisode, ou Joshua Reynolds, dans sa vision rococo d'une Vénus lascive : la ceinture en question ressemble davantage à une écharpe soyeuse, nouée souplement, qu'à un ruban.

    Une belle collection de rubans 

    Joshua Reynolds Cupidon défaisant la ceinture de Vénus (1788)

    musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

    Houdar de La Motte, poète du 17e siècle, décrit également cet objet enchanté comme une pièce de tissu :

    Description de la ceinture de Vénus, imitation de l'Iliade
    Vénus donne à Junon sa divine ceinture,
    Ce chef-d'oeuvre sorti des mains de la nature,
    Ce tissu, le symbole et la cause à la fois
    Du pouvoir de l'amour, du charme de ses lois.
    Elle enflamme les yeux de cette ardeur qui touche ;
    D'un sourire enchanteur elle anime la bouche,
    Passionne la voix, en adoucit les sons,
    Prête ces tours heureux, plus forts que les raisons ;
    Inspire pour toucher, ces tendres stratagèmes,
    Ces refus attirants, l'écueil des sages mêmes ;
    Et la nature enfin y voulu renfermer
    Tout ce qui persuade et ce qui fait aimer.

    Le Dictionnaire universel de mythologie ancienne et moderne de l'abbé Migne (1855) nous explique que Vénus, quand elle est vêtue, porte toujours deux ceintures, la plus basse étant sur les hanches. C'est dans cette ceinture inférieure, attribut d'Aphrodite, appelée également 'ceste', que résideraient les charmes de la déesse. Apulée appellerait cette ceinture, à la fois bouclier et arme, le 'baudrier' de Vénus.

    On s'interroge par ailleurs sur les motifs des broderies, qui ont assurément des vertus magiques : dans ces motifs "résident tous les charmes, tendresse, désir, entretien amoureux aux propos séducteurs qui trompent le cœur des plus sages". De quels motifs incantatoires peut-il bien s'agir ? De frises de méandres, de palmettes et de vaguelettes, comme sur les corniches des temples ? de scènes érotiques ou de jeux olympiques, comme sur les vases à figures rouges ou noires ?

    Personnellement, j'imaginerais bien une frise dans le style de Klimt, mêlant des personnages amoureux et de riches motifs décoratifs rehaussés d'or.

    Une belle collection de rubans

     Gustav Klimt Le baiser (1908)

    Österreichische Galerie Belvedere, Vienne

    Cette mystérieuse 'ceinture de Vénus' en a fait rêver plus d'un. C'est également le nom poétique qui a été donné à un phénomène astronomique, l'arche anticrépusculaire. Dans un ciel sans nuage, juste avant le lever du soleil ou juste après son coucher, à l'horizon opposé au soleil, une bande de ciel bleu-gris surmontée d'une bande rosée est visible, entre le ciel sombre et le ciel encore bleu. La bande bleu-gris est l'ombre portée de la Terre sur les basses couches de l'atmosphère. Dans la zone (zone : du grec ζώνη = ceinture !) rosée, l'atmosphère réfléchit la lumière rouge du soleil, couchant ou levant, qui est occulté.

    Des rubans jaunes et noirs

    Du sommet de l'Ida mythologique, passons à Coulommiers, à une soixantaine de kilomètres de Paris. Nous sommes dans la maison de campagne du prince et de la princesse de Clèves, en plein 16e siècle.

    Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière pour empêcher qu'on ne pût entrer ; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. M. de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était Mme de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet ; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu'elle était seule ; mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz où était le portrait de M. de Nemours. Elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

    Madame de La Fayette  La princesse de Clèves (chapitre 6)

    La collection de rubans : des sortilèges amoureux

    Dessin d'Alphonse Lamotte, gravure de Jules-Arsène Garnier, in La Princesse de Clèves, Paris, Conquet, 1889

    Regards croisés

    Cette célèbre scène du roman de Madame de La Fayette donne lieu à un intéressant jeu de miroirs et de regards :

    • nous avons un premier regard, celui de l'espion envoyé par M. de Clèves pour surveiller M. de Nemours. C'est un point de vue dans l'ombre, qui devine plutôt qu'il ne voit. Ce voyeur n'a dans sa ligne de mire que le duc escaladant la clôture de la maison de campagne de Mme de Clèves. Et c'est sur le rapport de ce point de vue erroné, parce que parcellaire (le regard de l'espion ne dépasse pas les palissades et ignore la suite des événements) que M. de Clèves mourra de chagrin, persuadé d'avoir été trahi par son épouse. 
    • la narration change brusquement de point de vue pour adopter celui du duc, qui observe la princesse, lui aussi à la dérobée. Nous avons quitté brutalement l'ombre au pied d'une double clôture défensive (mais inefficace) pour la lumière vive (donnée comme telle dans le texte, mais il ne s'agit que de la lumière de bougies) d'une pièce au contraire largement ouverte. Le regard est concentré sur l'objet de son attention, magnifié et déformé par le point de vue subjectif d'un homme amoureux. Nous devenons voyeurs, avec le duc, d'une scène très intime, qui ne supposait pas de spectateurs : la jeune femme, en tenue légère, noue des rubans autour d'une canne ayant appartenu au duc de Nemours, révélant ainsi à son insu les sentiments qu'elle cherche à combattre et à cacher.
    • le narrateur omniscient intervient brièvement pour nous donner son point de vue sur l'histoire de la canne des Indes : si M. de Nemours reconnaît à l'évidence son ancienne canne, il doit ignorer comment Mme de Clèves se l'ait procurée. C'est le narrateur qui nous apprend que la princesse l'a subtilisée discrètement à la soeur du duc, Jeanne de Savoie, duchesse de Mercoeur.
    • nous adoptons ensuite un double point de vue en abyme (attention de ne pas loucher !) : le duc observe la princesse qui regarde elle-même un tableau où le duc est représenté.

    Menus larcins et petites cachotteries

    Il est amusant de voir combien les gentilshommes et les nobles dames du roman de Mme de La Fayette, pourtant pétris de grands sentiments, de hautes vertus et  de principes moraux, peuvent commettre de petites 'malhonnêtetés'. Certaines constitueraient clairement aujourd'hui des infractions :

    • le duc escalade la clôture pour s'introduire chez la princesse : violation de propriété privée
    • la princesse a subtilisé la canne du duc, certes oubliée dans un coin, ce vol faisant écho à celui du portrait de la princesse dérobé précédemment par le duc... : vol
    • un espion surveille le duc ; le duc observe la princesse : atteinte à la vie privée et voyeurisme.

    Ces indélicatesses caractérisées ont pour toile de fond quelques uns des secrets et des mensonges qui font la trame du roman : madame de Clèves, au lieu de se rendre à Reims pour le sacre du nouveau roi, François II, feint d'être malade pour s'enfermer dans la solitude de sa maison de Coulommiers ; monsieur de Clèves surveille monsieur de Nemours par espion interposé ; monsieur de Nemours, sous un prétexte fallacieux, quitte Chambord et la cour pour se rendre à Coulommiers, prétendant se rendre à Paris ; l'espion se cache, la princesse se cache, le duc se cache... Les seules vérités, toujours cachées à l'un ou l'autre des personnages, sont révélées pleinement au lecteur, et en partie (par le biais de subterfuges, d'allusions ou d'indiscrétions) aux principaux protagonistes : madame de Clèves  aime monsieur de Nemours (ce qu'il sait) et monsieur de Nemours aime madame de Clèves (ce qu'elle sait). 

    Des objets remarquables

    Plusieurs objets occupent une place importante dans la mise en scène de l'épisode des rubans.

    Les rubans eux-mêmes, bien sûr :

    La princesse a sous la main des corbeilles de rubans, sans doute de toutes les couleurs, dans lesquels elle n'a qu'à puiser. Ces rubans doivent lui servir à nouer ses cheveux ou, peut-être, à lacer quelque pièce de vêtement. Presque machinalement, elle choisit précisément les couleurs que le duc de Nemours portait lors du tournoi. Il s'agit du fameux tournoi, organisé le 30 juin 1559 à l'occasion des mariages simultanés de la fille et de la soeur du roi, qui vit l'accident fatal au roi Henri II, et qui fut le dernier tournoi organisé en France. On ne parla visiblement pas que de cet événement funeste, mais également, si l'on en croit Mme de La Fayette, de l'apparence des participants :

    M. de Nemours avait du jaune et du noir ; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n’eut pas de peine à la deviner : elle se souvint d’avoir dit devant lui qu’elle aimait le jaune, et qu’elle était fâchée d’être blonde, parce qu’elle n’en pouvait mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, puisque, madame de Clèves n’en mettant point, on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne.

    La couleur que la princesse aime et ne porte pas ! C'est le choix subtil qu'a fait le duc pour égarer tout soupçon, choix parfaitement compris par la princesse ! Ce sont donc des rubans noirs et jaunes qu'elle noue sur une "canne des Indes".

    C'est chez Brantôme, dans la Vie des hommes illustres et des grands capitaines français, que Mme de La Fayette a trouvé la description des couleurs portées par les quatre chevaliers en lice lors du tournoi du 30 juin 1559. Brantôme précise que M. de Nemours portait pour livrée du jaune et du noir :

    Ces deux couleurs lui étaient très propres, qui signifiaient jouissance et fermeté, ou ferme en jouissance ; car il était alors (ce disait-on) jouissant d'une des belles dames du monde ; et pour ce devait-il être ferme et fidèle à elle par bonne raison ; car ailleurs n'eut-il su mieux rencontrer et avoir.

    La canne des Indes : cette canne des Indes, que M. de Nemours a portée quelque temps et dont il s'est lassé, au point de l'oublier chez sa soeur, est vantée comme "fort extraordinaire". Elle m'intrigue. De quel objet s'agit-il précisément ? Cette question ne semble guère avoir inquiété les nombreux commentateurs de La princesse de Clèves.

    Des sites de jardinage nous apprennent que la canne des Indes, canne d'Inde, ou canna, ou encore balisier, est une plante exotique ornementale des jardins : canna indica est originaire des Caraïbes, l'Inde du 16e siècle. Toutefois, il ne semble pas que la tige de la plante ait pu être utilisée, pour en faire ne serait-ce  qu'une badine... A priori, la piste des cannas doit être écartée.

    La collection de rubans : des sortilèges amoureux

    Canna ou canne d'Inde

    Le dictionnaire historique de la  langue française, d'Alain Rey, explique que le mot 'canne', au sens de bâton léger que lequel on s'appuie en marchant, sens prédominant au 19e et au 20e siècles, n'est attesté en français que depuis 1596. Le mot canne désigne à l'origine un roseau, puis le bois des roseaux dont on fait des flûtes ou des meubles. 

    Le dictionnaire portatif de commerce, publié en 1770, soit un siècle après la publication du roman et deux siècles après l'époque de l'action, nous donne des informations intéressantes sur la canne des Indes. Il nous apprend que le rotting est une

    sorte de roseau qu'on apporte des Indes orientales, dont on fait, en les fendant par morceaux, ces meubles de cannes qui sont si fort en usage ; c'est un grand objet de commerce en Angleterre et en Hollande, et qui commencent à passer en France.
    Ce mot rotting est proprement hollandais ; c'est le nom que cette nation donne au bâton qui est fait tant de la canne commune qui croît au Midi de l'Europe, que de celle qui vient des Indes, et dont il y a plusieurs espèces, comme bambou (grosse canne) jonc, appelé autrement canne des Indes, etc. Le rotting qu'on fend comme de l'osier en plusieurs filets ou cordons, est une espèce de roseau menu et rampant par terre, à la longueur de quelques toises, lequel sert beaucoup aux Chinois pour faire des canastres, ou paniers à mettre le thé, doublés auparavant de feuilles de plomb bien soudées. Ils s'en servent aussi beaucoup pour garnir divers meubles, comme les fonds de lit, les chaises, les tables, les jalousies de fenêtres, etc.
    Les belles cannes des Indes, et qui sont de prix, pour porter à la main avec un pommeau, aussi bien que celles qui sont moindres, mais plus grosses ou épaisses, sont d'une espèce de rotting ou roseau qu'on ne fend point par morceaux pour des meubles de cannes.

    La canne du duc de Nemours était-elle une canne à pommeau en rotin ? C'est probable, même si elle ne devait pas être encore appelée 'canne' à l'époque de notre princesse de Clèves, si l'on en croit Alain Rey. Saviez-vous qu'Henri VIII, qui régnait sur l'Angleterre peu avant l'action de La princesse de Clèves, avait une canne de jonc armée de deux petits pistolets à rouets ? Je ne sais pas si c'est la canne représentée sur le portrait du roi ci-dessous, mais peut-être ressemble-t-elle à la fameuse canne des Indes du duc de Nemours...

    La collection de rubans : des sortilèges amoureux

    Hans Holbein le Jeune Henri VIII (1542)

    Bethlem, Museum of the mind

    Le centre de recherche sur la canne et le bâton nous fournit un éclairage intéressant sur la place de la canne d'apparat au 17e siècle. En effet, on retrouve le motif de la canne dans plusieurs tableaux illustrant le thème classique des vanités. La canne, objet de prestige, emblème d'autorité et accessoire vestimentaire, se retrouve à ce titre associée à d'autres richesses terrestres, appelées à disparaître avec la mort de leur possesseur, et au motif du crâne, symbole de la mort. 

    La collection de rubans : des sortilèges amoureux

    Jean François de Le Motte Vanité et trompe-l'oeil (17e siècle)

    Musée des Beaux-Arts, Dijon

    Il faut imaginer le beau duc de Nemours, se pavanant à la Cour avec sa belle canne. C'est vrai qu'il était l'arbitre des élégances :

    Ce prince était un chef-d'œuvre de la nature ; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul ; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait.

    La canne mise au rebut, la mode en étant passée sans doute, la princesse de Clèves la récupère comme une relique et la pare de rubans, dans un véritable rituel amoureux. Cette canne manipulée par une jolie femme, qui plus est un peu dénudée, quoique sa chevelure détachée préserve sa pudeur, a fait couler de l'encre. 

    La canne a, bien entendu, été vue par certains, Michel Butor le premier, comme un symbole phallique :

    Il n'est, certes, pas besoin d'un diplôme de psychanalyste pour percer et goûter le symbolisme de toute cette scène ; c'est exactement le même que celui des contes de fées rédigés en ce temps-là, et l'on sait que le contenu sexuel de ces contes est non seulement évident pour nous, mais qu'il était évident aussi pour les gens du XVIIe siècle, comme le prouvent les moralités avec lesquelles Perrault les a commentés.

    Chacun appréciera si cela semble pertinent. Même si la canne n'est pas nécessairement un symbole phallique, elle est pour le moins un attribut masculin, signe d'autorité ou accessoire vestimentaire masculin. La canne apparaît comme un succédané de la lance que le duc de Nemours brandissait dans les joutes du tournoi, et les rubans remplacent l'écharpe jaune et noire qui devait flotter à la hampe de la lance, mais faut-il donner pour autant une dimension aussi érotique à cette scène ?

    Le tableau du siège de Metz : le "tableau du siège de Metz où était le portrait du duc de Nemours" fait partie d'un ensemble de peintures que détient Mme de Clèves, copies de tableaux exécutés à l'origine pour Mme de Valentinois, autrement dit Diane de Poitiers. Bien sûr, un seul de ces tableaux l'intéresse en réalité, celui du siège de Metz, puisque M. de Nemours y figure en bonne place.Le fait de détenir la collection des hauts faits d'Henri II lui permet de contempler à loisir l'objet de son amour.

    Elle s’en alla à Coulommiers, et, en y allant, elle eut soin d’y faire porter de grands tableaux qu’elle avait fait copier sur des originaux qu’avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d’Annet. Toutes les actions remarquables qui s’étaient passées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et tous ceux qui s’y étaient distingués étaient peints fort ressemblants : M. de Nemours était de ce nombre, et c’était peut-être ce qui avait donné envie à madame de Clèves d’avoir ces tableaux.

    Alors que la ville venait d’être reconquise par la France, les troupes de Charles Quint firent en vain le siège de Metz, défendue par le duc de Guise, d’octobre 1552 à janvier 1553.  Jacques de Savoie, duc de Nemours, prit part aux opérations. Ce fut un échec retentissant pour Charles Quint qui dut lever le siège le 1er janvier 1553.  

    Ce tableau a peut-être réellement existé. On connaît en effet un dessin préparatoire (à un tableau ou à une tapisserie dont on ignore le destin), représentant le siège de Metz par les troupes impériales, réalisé par Antoine Caron, peintre de l'école de Fontainebleau. 

    La collection de rubans : des sortilèges amoureux

    Antoine Caron Le siège de Metz par les troupes impériales  (16e siècle)

    Musée du Louvre, département des arts graphiques

    Le Siège de Metz fait en fait partie d’une série de 27 cartons de peinture, constituant la série de L’Histoire françoise de nostre temps et illustrant les sonnets de l’apothicaire Nicolas Houel, exécutés durant le règne de Charles IX, donc après l'action du roman de Mme de La Fayette, pour Catherine de Médicis veuve. Si Mme de La Fayette a pu avoir connaissance de ce dessin, ou du tableau ou de la tapisserie auxquels il a donné lieu, son héroïne n'a pas pu contempler cette version.

    Je ne sais pas si le duc de Nemours est identifiable sur ce dessin. Peut-être est-ce l'un des cavaliers que l'on voit au premier plan... 

    Un ruban vert effiloché

    Mme de Clèves nous a entraînés bien loin des rubans. Il est temps de revenir au sujet central de cet article. 

    Nous quittons Coulommiers pour la Provence.

    Ugolin et son oncle César Soubeyran, dit Papet, ont acculé Jean de Florette à la ruine et à la mort pour accaparer sa terre. Mais voilà qu'Ugolin, enrichi grâce à ses manoeuvres immorales, tombe amoureux de la fille de Jean de Florette, Manon, devenue bergère. 

    Le samedi, elle ne sortait de la Beaume que vers neuf heures, vêtue d'une robe sombre, sous un chapeau de paille orné d'un ruban, et grandie par des souliers... Sur le bât de l'ânesse, deux ou trois gros sacs tout ronds paraissaient légers, ils étaient gonflés de bottes d'herbes parfumées, dans lesquelles étaient cachées deux ou trois douzaines d'oiseaux morts. Ugolin savait qu'elle allait à Aubagne, mais il était toujours déçu par ce départ. Il la regardait s'éloigner, et descendre vers la foule des villes : alors, il errait dans les collines, sur les sentiers favoris de la bien-aimée, cherchant les traces de son passage : de petites branches brisées, l'empreinte dans le sable d'une semelle de corde, qu'il eût reconnue entre mille, car le talon en était à peine marqué... Puis il s'approchait de la dalle de pierre bleue, qu'il vénérait comme un autel : il la flairait, la caressait, la baisait dévotement... Autour de ce lieu sacré, il avait ramassé quelques reliques : un croûton de pain, un bout de ruban effiloché, et surtout une petite pelote de cheveux dorés qu'elle avait tirée de son peigne.

    Marcel Pagnol L'eau des collines : Manon des sources

    Le ruban d'amour

    Ces petits morceaux dérisoires de la vie de sa bien-aimée, ces miettes, ces déchets abandonnés, Ugolin les traite comme des reliques et les place au centre d'une cérémonie étrange.

    Une nuit, réveillé par un extraordinaire concert de chouettes, sous une lune rouge comme un œil crevé, il jugea le moment favorable à une cérémonie magique.

    Ayant écrit sur un morceau de papier le nom de Manon il le plaça au milieu de la table, et l'entoura de ses reliques : le petit bout de ruban vert, la pelote de cheveux, un bouton de nacre, trois noyaux d'olives. Puis il déterra sa précieuse marmite, et cerna le tout d'un rond épais de pièces d'or, comme pour emprisonner Manon dans sa richesse. Puis, afin de renforcer ce charme, il fit sept fois le tour de la table, les mains jointes, en invoquant la Sainte Vierge, qui fut sans doute bien surprise par ces appels incongrus.

    Lorsque les chouettes se turent, il remit son or dans la marmite, puis, au milieu des pièces glissantes, il enfouit la précieuse pelote de cheveux dorés, retendit le double fil de fer sur le couvercle, et replaça le tout sous la pierre de l'âtre. Il espérait que l'or, dont les pouvoirs magiques sont bien connus, agirait puissamment sur les cheveux captifs, qui enverraient des messages à la chevelure de la bien-aimée : alors ça lui ferait pousser des idées dans la cervelle (surtout pendant qu'elle dormirait) et finalement, un beau matin, en ouvrant la porte, il la trouverait assise sur la marche...

    Il prit ensuite le ruban, le regarda, le caressa, le baisa puis se leva soudain pour ouvrir le tiroir du petit bahut : il y trouva du fil et une aiguille qu'il ne fut pas facile d'enfiler. Alors il ôta sa chemise, et s'installa, le torse nu, sur une chaise, tout près de la lampe, et commença à coudre le ruban vert sur son sein gauche. L'aiguille était épaisse, et le sang jaillit en gouttelettes. Les dents serrées, il tira sur le double fil rugueux, qui sciait sa chair. Quatre fois, il planta l'aiguille, et tira le fil. La cinquième, il ne perça que le ruban, et fit un nœud de couturière. Enfin, le visage blême, et trempé de sueur et de larmes, il alla prendre au mur le morceau de miroir, et regarda le ruban vert taché de sang qui pendait sur sa toison rousse.

    "Comme ça, dit-il, il sera toujours sur mon cœur."

    Puis il but un grand verre de vin, et alla s'étendre sur la paillasse, une main crispée sur son cœur brûlant.

    Le petit ruban vert de Manon, couleur d'espérance et de nature, est à présent taché de sang et de sanie. Car cette étrange greffe va s'infecter.  

    Désespéré, Ugolin écrit une dernière lettre à son Papet avant d'aller se pendre.

    Et puits, c'est pas pour les euillets, tant pit s'ils crève, set que des fleurs. Set à cause de mon Amour, et j'ai compris qu'elle me voudra jamet. Je m'en doutet, pasque mon ruban d'amour m'a fait un abset qui me brûle.

    Ce ruban cousu dans sa chair est devenu le symbole de la douleur, sentimentale, morale et physique, d'Ugolin, rejeté par Manon et désormais bourrelé de remords.

    Un long ruban rouge

    Vous l'aurez compris, les rubans peuvent être des sortilèges amoureux puissants (ou pas).

    Voici une petite recette magique pour que celui ou celle que vous aimez pense à vous. Je n'ai pas testé et je ne sais donc pas si cela fonctionne.

    Pour envahir les pensées d'une personne :

    Munissez-vous d'un bon mètre de ruban rouge. Isolez-vous au calme et à l'abri des regards. Enroulez le ruban autour de l'index de la main droite. Placez votre index sur votre troisième œil, c'est-à-dire entre les sourcils. Concentrez-vous sur la personne dont vous voulez envahir les pensées et commandez-lui mentalement de penser à vous, durant 5 à 10 minutes. Répétez l'opération plusieurs fois par jours, pendant au moins sept jours.

    Bon à savoir : si l'intention est amoureuse, le ruban sera rouge. Si l'intention est sociale, le ruban sera jaune. Si l'intention est professionnelle ou financière, le ruban sera vert.

    Bonne chance !

     


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