• La fortune littéraire du docteur Raspail

    Dans le premier roman publié par Jean Giono, Colline, l'oeuvre de Raspail est évoquée. En relisant ce court roman, cela m'a remémoré le souvenir amusé d'un passage d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs (A la recherche du temps perdu), où Françoise, la cuisinière de la famille du narrateur, achète pour ses étrennes deux icônes (au sens propre et au sens figuré) : les photographies de Pie IX et de Raspail. 

    Voilà qui me donne envie d'en savoir un peu plus sur ce M. Raspail, cité à la fois par Proust et Giono, et de suivre sa trace à travers la littérature.

     

    Qui était donc François Raspail ?

    Ardent républicain, très engagé dans les mouvements révolutionnaires de 1830 et 1848, François Raspail, né en 1794 à Carpentras, fut également un médecin démocrate, militant de l'hygiène et de l'antisepsie dans les classes populaires, et un chimiste, pionnier de l'histologie et de la microchimie et précurseur de la théorie microbienne dès 1840. 

    Les opinions et les théories de Raspail lui valurent bien des ennuis : renvoyé du séminaire pour indiscipline, puis de l'enseignement pour ses opinions républicaines, condamné par la Faculté pour exercice illégal de la médecine, il fut aussi emprisonné à plusieurs reprises : comme carbonaro sous la Monarchie de juillet, pour avoir organisé une manifestation en 1849, ou, sous la 3e République, alors qu'il est âgé de 81 ans, pour "apologie de faits qualifiés de crimes". Il a été également condamné à l'exil sous Napoléon III.

    Médecine populaire

    C'est à partir de 1836 qu'il commence à mettre en oeuvre son système de médecine populaire. Il élabore une méthode de soins antiseptiques par le camphre, qu'il rend publique en 1838. Ses cigarettes au camphre remportent un grand succès. En 1843, il publie l'Histoire naturelle de la santé et de la maladie, chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l'homme, suivie du formulaire pour une nouvelle méthode de traitement hygiénique et curatif, puis, en 1845, le Manuel de santé à l'intention des milieux populaires. Cet ouvrage de vulgarisation sous forme d'almanach, vendu au prix réduit d'1,25 franc, remporte un succès immédiat et durable. 200 000 exemplaires sont vendus en cinq ans et il sera réédité chaque année durant 95 ans !

    On lui doit également, entre autres, la Médecine des familles, ou Méthode hygiénique et curative par les cigarettes de camphre, les camphatières hygiéniques, l'eau sédative, etc. Le sous-titre de cet opuscule d'environ 140 pages est prometteur : "contre une foule de maux lents à guérir, ou même incurables et chroniques, qui ne réclament pas ou ne réclament plus la présence du médecin, ou bien enfin qu'on est condamné à soulager en son absence". "L'hygiène préserve de la médecine", écrit-il  : vous comprenez pourquoi Raspail a pu être mis à l'index par le corps médical...

    La fortune littéraire du docteur Raspail

    source : BNF 

    Pour résumer très brièvement le système de Raspail : les maladies humaines sont dues principalement à la présence de parasites, en particulier de vers intestinaux, les helminthes ; la thérapeutique repose essentiellement sur l'usage du camphre, présenté comme une panacée ! 

    Voici un échantillon des maladies vaincues ou pour le moins soulagées par la méthode antiseptique du docteur Raspail :

    • la gastrite et les maux d'estomac, le rhume, l'asthme, la coqueluche, la migraine et la lièvre cérébrale, la fièvre typhoïde [...] sont dissipés comme par enchantement 
    • la phtisie au premier degré est guérissable, et [...] on peut la soulager au dernier degré
    • les opérations chirurgicales sont à l'abri de la gangrène, de la fièvre, de l'érysipèle, du tétanos

    Raspail préconise de sains principes d'hygiène, comme l'aération des logements et les soins du corps, mais aussi des recettes de cuisine ! Ainsi :

    le pot-au-feu dirigé avec art est la base d'une alimentation hygiénique. On doit l'aromatiser avec trois gousses d'ail, trois clous de girofle plantés dans un gros ognon ([sic] frais, puis un ognon à demi brûlé sous la cendre, une certaine quantité de poireaux, persil, céleri, sel commun, quelquefois une parcelle de noix de muscade, très peu de carottes et de panais.

    C'est "l'assaisonnement" aux vertus 'anthelmintiques', c'est-à-dire l'adjonction d'aromates, "le sel, le poivre, l'ail, les piments, les câpres, la moutarde, les condits, etc." qui rend le plat sain.

    En phase thérapeutique, le camphre est administré sous toutes ses formes : on prise la poudre de camphre, on 'fume' des cigarettes de camphre (il ne s'agit pas de fumer le camphre chaud, mais d'aspirer des dosettes de camphre à température ambiante), on se lotionne d'alcool camphré, on se frictionne de pommade camphrée, on s'enduit d'huile camphrée, on avale du sirop de gomme camphré, on croque des grumeaux de camphre...

    Deuxième recette thérapeutique, complémentaire du camphre : l'eau sédative (à base d'ammoniaque !). Celle-ci est préconisée "contre la fièvre, les maux de tête les plus invétérés, l'apoplexie foudroyante, la paralysie, la goutte, les douleurs rhumatismales, les érysipèles, inflammations de la peau, urtication, éruptions, les hernies, les descentes et les efforts, les glandes, etc." Malgré son nom, l'eau sédative est plutôt irritante pour la peau et peut être déconseillée en application pure. 

    La pharmacopée de Raspail se complète d'aloès comme purgatif et vermifuge ; d'iodure de potassium, à utiliser avec précaution ; de racine de garance pour les maladies des os ; de racine de fougère contre les vers intestinaux ; de sirop de chicorée ; de sirop d'ipécacuanha comme vomitif ; de sirop antiscorbutique.

    Je m'aperçois ici, en rédigeant cet article, que j'ai moi-même, sans le savoir, été soignée selon les principes de François Raspail, dans les années 60 ! Ce serait grâce à des bains d'alcool camphré que des verrues infantiles, à la base des ongles, auraient été vaincues... Merci, M. Raspail ! 

    Les souvenirs de Michel Ragon

    Michel Ragon, l'auteur des Mouchoirs rouges de Cholet, est né en 1924. Il évoque son enfance vendéenne dans L'accent de ma mère, publié en 1980. Il a justement en sa possession un exemplaire de la Médecine des familles de Raspail, "un ouvrage [...] minuscule, dans le style des almanachs de colportage, qui doit avoir appartenu aux parents de mes grands-parents".

    Le pot-au-feu à la mode Raspail lui rappelle sa grand-mère :

    Ce livre a été lu et relu car ma grand-mère confectionnait le pot-au-feu dominical avec un soin extrême. Je n'ai d'ailleurs jamais compris comment elle s'y prenait pour que ce pot-au-feu dure trois jours. Le dimanche midi, nous avions la viande bouillie avec ses légumes, le lundi nous retrouvions le bœuf du pot-au-feu, froid, coupé en petits morceaux et à la vinaigrette, et le mardi il restait encore de la viande pour un hachis Parmentier. Sans parler évidemment du bouillon qui réapparaissait à chaque repas.

    La grand-mère et la mère de Michel Ragon faisaient la guerre aux helminthes : 

    Comme Raspail, "mes" deux femmes abhorraient les vers intestinaux, le froid au pieds et les courants d'air. Les vers intestinaux étaient tenus pour responsables d'un grand nombre de malaises. On me demandait de faire mes besoins dans un petit pot de chambre pour examiner si je n'avais pas de vers. Il suffit de feuilleter les journaux de l'époque pour s'apercevoir que cette obsession devait être commune, les publicités pour les vermifuges y apparaissant aussi abondantes que celles contre les poux.

    Dans les maisons sans chauffage, Michel Ragon se souvient qu'on était souvent malade. Aussi avait-on volontiers recours aux

    compresses d'eau sédative (recommandée par celui qu'on appelait toujours, bien que ce titre ne figurât nulle part, "le docteur Raspail") contre les maux de tête, l'alcool camphré (toujours Raspail) pour les frictions (ça chauffe le sang), les inhalations d'eucalyptus, les sinapismes, les cataplasmes, les sangsues, les ventouses, les lavements...

    Boulevard Raspail

    Curieusement, Raspail, ce savant éminent, ce dévoué médecin des pauvres et ce révolutionnaire persévérant, paraît bien oublié aujourd'hui. Pourtant, il eut des funérailles grandioses en 1878. En 1887, on donna son nom à un boulevard parisien, le boulevard d'Enfer, ce qui n'est pas anodin : le boulevard Raspail, sur plus de 2 km, relie le boulevard Saint-Germain à la place Denfert-Rochereau. En 1889, on lui éleva par souscription nationale une statue à Paris (la statue ayant été fondue sous l'Occupation, reste le socle, situé dans le square Jacques-Antoine). 

    La fortune littéraire du docteur Raspail

     

    La fortune littéraire du docteur Raspail

    Les bas-reliefs du socle du monument à Raspail, près de la place Denfert-Rochereau,
    rendent hommage à la fois à l'homme engagé dans les combats politiques et à l'homme de science au service des classes populaires
    source : LPLT / Wikimedia Commons

    Raspail caricaturé

    Bien avant Proust et Giono, Flaubert témoigne dans Bouvard et Pécuchet de la vogue que la médecine de Raspail a connue dans les années 1840. Le roman, inachevé, a été écrit dans les années 1880, mais l'action se situe autour de 1848.

    Le point de vue de Flaubert est très ironique, comme on va le voir.

    Bouvard, qui a fait un confortable héritage, et son ami Pécuchet touchent à toutes les sciences et à toutes les disciplines, avec un enthousiasme et une naïveté de néophytes. 

    Les voilà par exemple entichés de médecine : 

    Un jour qu’il s’y rendait, il fut accosté par un  homme portant sur le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François Raspail.

    Cette brochure lui plut tellement, qu’il écrivit à Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou l’expédia, et indiquait, dans sa lettre, une pharmacie pour les médicaments.

    La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer, c’est le camphre. Bouvard et Pécuchet l’adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d’eau sédative et des pilules d’aloès. Ils entreprirent même la cure d’un bossu.

    La fortune littéraire du docteur Raspail

    Honoré Daumier Les cigarettes de camphre (Le Charivari 4 janvier 1846)
    - On m'a certifié que c'était excellent pour engraisser !...
    - On m'a juré que c'était souverain pour faire maigrir !

    C’était un enfant qu’ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère, une mendiante, l’amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu’il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.

    Ayant l’esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le docteur, depuis longtemps, la traitait par les amers ; ronde au début comme une pièce de vingt sols, cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l’en guérir. Elle accepta, mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un œil qui aurait été dangereux  sans la présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré l’effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.

    Elle leur fit de la propagande, et le percepteur des contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.

    Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des pilules d’aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes ; Bouvard eut des maux d’estomac et Pécuchet d’atroces migraines. Ils perdirent confiance dans Raspail, mais eurent soin de n’en rien dire, craignant de diminuer leur considération.

    Gustave Flaubert Bouvard et Pécuchet

    Bouvard a d'abord acheté le Manuel de santé à l'intention des milieux populaires, à 1,25 franc, avant d'acquérir le "grand ouvrage", l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie. Celui-ci est un ouvrage scientifique imposant, destiné à un public érudit.

    Flaubert se moque des principes de Raspail, en les réduisant à ce qu'ils peuvent avoir de caricatural : l'obsession des parasites comme causes des maladies et la manie du camphre comme thérapeutique.

    Ce n'est pas aussi simple ou simpliste que cela.

    Norioki Sugaya relie le "monisme pathologique" de Raspail à ses convictions politiques : 

    Cette préoccupation du parasitisme que Raspail croit identifier en toute occasion est au fond profondément liée à ses convictions politiques en tant que militant démocrate. Pour ce rousseauiste du XIXe siècle, la nature humaine ne contient originairement aucun germe du mal. De ce présupposé philosophique, il induit que tous les troubles proviennent de facteurs extérieurs. Ainsi, la santé du corps individuel est menacée par les helminthes de même que sur le plan politique, le corps social souffre des parasites humains que sont les classes privilégiées exploitant les classes populaires.

    De même, il explique la doctrine thérapeutique de Raspail :

    Ainsi, la thérapeutique de ce « Don Quichotte du camphre », dont le caractère simpliste nous fait sourire, n’en comporte-t-elle pas moins un enjeu politique important, à savoir l’autonomie médicale que Raspail oppose à l’aristocratie de la Faculté. De fait, le recours invariable au camphre comme remède omnipotent, si comique soit-il, a le mérite incontestable de mettre la médecine à la portée du peuple en lui permettant de se soigner lui-même. Raspail se montre résolument hostile à la hiérarchie scientifique, et ne se lasse jamais de critiquer le pouvoir usurpé qu’exerce l’autorité médicale. Pour lui, le vrai savoir est du côté du peuple, ce qui fait que la démocratie médicale s’impose comme une urgence.

    Norioki Sugaya Entre le premier et le second volume de Bouvard et Pécuchet : Flaubert et Raspail in Revue Flaubert, n° 13, 2013 "Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet" (Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012)

    Il reconnaît que le système de Raspail, "enraciné dans les pratiques populaires plutôt que dans les découvertes scientifiques contemporaines, n’en répondait pas moins à sa manière à l’impasse de la science médicale du temps. À cela s’ajoute, par ailleurs, son auréole de républicain martyrisé, qui a contribué sans conteste à la popularité de son système médical."

    Trois icônes chez Proust

    Raspail fait deux rapides apparitions dans La recherche du temps perdu. 

    Nous sommes le 1er janvier de l'année 1894. Le narrateur, âgé d'environ 16 ans, a écrit une longue lettre à Gilberte, qu'il porte aux Champs-Elysées, accompagné de Françoise, la fidèle cuisinière de la famille. 

    En rentrant, Françoise me fit arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX et de Raspail, et où, pour ma part, j’en achetai une de la Berma. Les innombrables admirations qu’excitait l’artiste donnaient quelque chose d’un peu pauvre à ce visage unique qu’elle avait pour y répondre, immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n’en ont pas de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme, étaient à la merci d’une brûlure ou d’un choc. Ce visage, d’ailleurs, ne m’eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l’idée et, par  conséquent, l’envie de l’embrasser à cause de tous les baisers qu’il avait dû supporter, et que, du fond de la « carte-album », il semblait appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement pour bien des jeunes hommes ces désirs qu’elle avouait sous le couvert du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre l’assouvissement si facile. 

    Marcel Proust A la recherche du temps perdu : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

    Trois icônes (au sens propre et au sens figuré) du temps sont réunies dans ces cartes postales : le narrateur a choisi La Berma et Françoise a choisi Pie IX et Raspail.

    La Berma est un personnage fictif d'actrice, inspiré à la fois de Réjane et de Sarah Bernhardt, les comédiennes les plus populaires du début du 20e siècle. La carte postale que le narrateur admire représente vraisemblablement le visage de l'actrice dans le rôle de Phèdre.

    Quant à Raspail et Pie IX, leur rapprochement entre les mains de la même admiratrice est cocasse.

    La fortune littéraire du docteur Raspail

    La fortune littéraire du docteur Raspail

    François-Vincent Raspail et Pie IX, photographiés vers la fin de leur vie : des icônes fin de siècle

    Le pape Pie IX a régné de 1846 à 1878. Il connut le pontificat le plus long de l'histoire de la papauté. C'est lui qui a proclamé le dogme de l'Immaculée conception et qui a convoqué le concile Vatican I, concile qui a proclamé l'infaillibilité papale. Pie IX avait développé une doctrine très conservatrice, rejetant la modernité, la liberté d'opinion, la liberté de culte et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Hostile au socialisme et au communisme, il apparaît comme une icône de la droite catholique et conservatrice.

    Raspail, pour sa part, est une icône de la gauche révolutionnaire et communarde. 

    Pie IX et Raspail n'ont certes pas grand chose en commun, si ce n'est d'être morts à quelques jours d'intervalle, le premier le 7 février 1878, le second le 7 janvier 1878.

    Françoise, sans doute indifférente à la politique, mais sensible à la sainteté des icônes, réunit dans une même admiration ces deux images antithétiques. Il est probable qu'elle ait retenu du personnage de Raspail davantage le savant philanthrope que le révolutionnaire. 

    Lors de son premier séjour à Balbec, au cours de l'été 1897, le narrateur se souvient encore des photographies achetées par Françoise plus de deux ans auparavant :

    Mme de Villeparisis ne me faisait pas plus penser à une personne d’un monde spécial que son cousin Mac Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président de la République comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté la photographie avec celle de Pie IX.

    Marcel Proust A la recherche du temps perdu : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

    Raspail chez Giono

    Si les principes de médecine de Raspail ont été fort à la mode au milieu du 19e siècle, le témoignage de Jean Giono montre que leur popularité était encore vive au début du 20e siècle. Jean Giono se souvient avoir feuilleté un des livres de vulgarisation de Raspail : 

    Raspail avait publié un livre qui soignait tout. Il y avait une espèce de table des matières. On lisait ça comme on lit maintenant les dictionnaires de médecine. [...] On se soignait par des tisanes. [...] Mon père allait soigner les malades avec son fameux Raspail. Nous avions toujours à la maison une bouteille d'eau sédative. Avec cette eau sédative, on soignait absolument tout.

    Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche, Gallimard

    Dans Jean le Bleu, un livre de souvenirs où il évoque son enfance, Giono raconte que

    [son] père aimait beaucoup les plaies et les malades. Des vieilles gens venaient lui faire soigner des eczémas. Il les pansait avec de l'eau sédative. Tout l'atelier sentait le camphre. 

    Giono introduit ce souvenir personnel dans le roman Colline. Dans un hameau de la Montagne de Lure, Jaume, un paysan, détient un précieux Raspail, rapporté autrefois de Manosque. 

    Quand Marie, une fillette, tombe malade pour avoir, croit-on d'abord, bu de l'eau de la citerne réservée au bétail, Jaume a recours au Raspail.

    [Jaume] est venu avec son livre, un Raspail couvert de papier de boucherie.

    Ce livre est devenu quelque chose d'important à force d'entendre dire à Jaume : "Je l'ai acheté l'année que je me suis marié ; j'en avais envie depuis trois ans."

    Il tourne les pages, suit du doigt la table des numéros : 

    - C'est ça, tu vois.

    Il pousse sous le nez d'Arbaud la page où c'est marqué.

    - C'est ça, c'est bien ça, tu vois...

    Ils lisent tous les deux en épelant ; de temps en temps Jaume lève la tête et regarde le plafond comme quelqu'un qui cherche à comprendre.

    - Alors, qu'est-ce que c'est, demande Arbaud, c'est grave ?

    - Non, tu le vois, c'est écrit. Un médecin y t'en foutrait pour quinze francs de drogue et puis de la diète, en veux-tu en voilà. Ça, c'est le médecin des pauvres, et puis c'est un rude, tu peux me croire. Voyons ce qu'il dit : Tisane de bourrache... Vous en avez de la bourrache ?

    - Oui, oui, dit Babette.

    - ... faire rôtir une tranche de pain, la tremper dans du vin doux et l'appliquer sur la plante des pieds du malade... pas difficile !... Escudé : On appelle escudé un écu de coton arrosé d'eau-de-vie et saturé de fumée d'encens... mets-lui aussi un escudé. Tiens, je te marque tout ça sur un papier. Si tu ne t'en souviens pas bien, viens me voir, j'ai le livre.

    - Alors vous êtes sûr que ce n'est rien ? demande Babette en accompagnant Jaume jusqu'au seuil. Vous êtes sûr ?

    - Ne t'inquiète pas, j'en suis sûr, c'est écrit.

    Il tape du plat de la main sur le livre pour attester.

    - Il faudra, dit Babette en rentrant, en acheter un, de ces livres.

    Malgré l'escudé et les tisanes de bourrache, Marie est toujours malade. Ses petites mains sont en porcelaine. Elle regarde du fond d'elle-même.

    Mais rassurons-nous, ce n'est pas Raspail le responsable de cet échec : la maladie de Marie est à mettre sur le compte de la malédiction qui s'acharne sur le village et ses habitants, malédiction qui ne sera vaincue qu'à la fin du roman, avec la mort du vieux Janet.

    Une réalité imaginaire

    Curieusement, on cherchera en vain la recette médicale ci-dessus sur internet. Pourtant, elle nous est présentée avec tous les accents de la véracité, comme l'extrait fidèle d'un ouvrage d'un auteur réel et identifié. Et pourtant, je ne trouve dans Raspail ni tranche de pain trempée de vin à mettre sur les pieds, ni 'escudé' d'eau-de-vie...
    Cet 'escudé', le dictionnaire de Littré l'ignore. Le mot vous a un petit air de provençal : bingo ! on le retrouve en effet dans le Trésor dou Felibrige. Un 'escudet' ou 'escutet', avec l'idée de 'petit écu', est un emplâtre à placer sur l'estomac... 
    La recette thérapeutique présentée comme tirée de Raspail m'a tout l'air d'être en fait un remède de bonne femme de Provence...

    On a donc là, soit un souvenir plus ou moins fidèlement reconstitué, soit, peut-être, un trait de la 'réalité imaginaire' qui caractérise la manière de Giono : c'est la réalité, ici celle des almanachs de Raspail, qui sert de point de départ au récit, qui s'affranchit lui-même de cette réalité pour se développer dans l'imaginaire.

    "La réalité me gêne", affirmait Giono (Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche, Gallimard).

    La réalité ne peut donc fournir à l'écrivain que la matière première qu'il transforme ensuite avec son imagination créatrice en un univers fictif, forcément original si l'écrivain est un poète [...]

    conclut Krzysztof Jarosz (Périégèse hypertextuelle d'une contrée réelle : Voyage en Italie de Jean Giono).

     

     


  • Commentaires

    1
    bcanot78
    Mercredi 12 Octobre 2016 à 11:50

    Cet article m'a permis d'élucider une phrase énigmatique écrite par Alphonse DAUDET dans " Le Petit Chose" , au chapitre XVI, intitulé "La fin du rêve":

    ....La dame de grand mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bien-heureux saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade....

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