• Le chien de Robinson

    Voici un chien typiquement "domestique" ! Il fuirait l'homme sauvage et serait tout dévoué à l'homme civilisé. C'est du moins ce que Robinson Crusoé, dans le roman de Michel Tournier, Robinson ou les limbes du Pacifique, comprend au comportement du chien Tenn. 

    Un chien cyclothymique

    Robinson Crusoé, naufragé sur une île déserte, pensait être le seul survivant de l'équipage de la Virginie :

    Il releva la tête, et son regard croisa celui de Tenn, le chien de la Virginie, ce setter-laverack de race médiocre, mais affectueux comme un enfant, qui se trouvait sur le pont avec l'homme de quart au moment du naufrage. L'animal était tombé en arrêt à une dizaine de pas, les oreilles pointées, la patte de devant gauche repliée. Une émotion réchauffa le cœur de Robinson. Il avait la certitude cette fois qu'il n'avait pas seul échappé au naufrage. Il fit quelques pas vers l'animal en prononçant plusieurs fois son nom. Tenn appartenait à une de ces races de chiens qui manifestent un besoin vital, impérieux de la présence humaine, de la voix et de la main humaines. Il était étrange qu'il ne se précipitât pas vers Robinson en gémissant, l'échine tordue et le fouet éperdu. Robinson n'était plus qu'à quelques pieds de lui quand il se mit à battre en retraite, les babines retroussées, avec un grondement de haine. Puis il fit un brusque demi-tour et s'enfuit ventre à terre dans les taillis où il disparut. Malgré sa déception, Robinson conserva de cette rencontre comme une joie rémanente qui l'aida à vivre plusieurs jours. En outre, le comportement incompréhensible de Tenn détourna sa pensée de l'Evasion en lui donnant un aliment neuf. Fallait-il croire que les terreurs et les souffrances du naufrage avaient rendu folle la pauvre bête ? Ou bien son chagrin de la mort du commandant était-il si farouche qu'elle ne supportait plus la présence d'un autre homme ? Mais une autre hypothèse se présenta à son esprit et le remplit d'angoisse : peut-être était-il depuis si longtemps déjà dans l'île qu'il était en somme naturel que le chien fût retourné à l'état sauvage.

    Des mois plus tard, il retrouve Tenn :

    C'est en ce temps-là que Tenn, le setter-laverack de la Virginie, jaillit d'un buisson et se précipita vers lui, éperdu d'amitié et de tendresse.

    - Tenn, mon fidèle compagnon de traversée, m'est revenu. Impossible d'exprimer la joie que contient cette simple phrase. Je ne saurai jamais où, ni comment il a vécu depuis le naufrage, du moins je crois comprendre ce qui le tenait éloigné de moi. Alors que je construisais comme un fou l'Evasion, il avait surgi devant moi, pour fuir aussitôt avec des grondements furieux. Je m'étais demandé dans mon aveuglement si les terreurs du naufrage suivies d'une longue période de solitude dans une nature hostile ne l'avaient pas ramené à l'état sauvage. Incroyable suffisance ! Le sauvage de nous deux, c'était moi, et je ne doute pas que ce fut mon air farouche et mon visage égaré qui rebutèrent la pauvre bête, demeurée plus profondément civilisée que moi-même. Il ne manque pas d'exemples de chiens obligés, presque malgré eux, d'abandonner un maître qui sombre dans le vice, la déchéance ou la folie, et on n'en connaît pas qui accepteraient que leur maître mangeât dans la même écuelle qu'eux. Le retour de Tenn me comble parce qu'il atteste et récompense ma victoire sur les forces dissolvantes qui m'entraînaient vers l'abîme. Le chien est le compagnon naturel de l'homme, non de la créature nauséabonde et dégénérée que le malheur, l'arrachant à l'humain, peut faire de lui. Je lirai désormais dans ses bons yeux noisette si j'ai su me tenir à hauteur d'homme, malgré l'horrible destin qui me ploie vers le sol.

     Michel Tournier Vendredi ou les limbes du Pacifique

    Le setter-laverack

    On connaît mieux le setter-laverack sous le nom de setter anglais. C'est un fameux chien de chasse, spécialisé comme chien d'arrêt (setter en anglais). Le chien d'arrêt est chargé de rechercher et rapporter le gibier, principalement des oiseaux. Il a un comportement caractéristique quand il repère le gibier : il s'immobilise complètement, suspendant son mouvement. Il a hérité cette qualité naturelle de ses ancêtres prédateurs. 

    Le chien de Robinson

    Un setter anglais marquant l'arrêt, patte repliée, comme Tenn

    Le setter anglais descend probablement d'un épagneul, le braque des cailles ou chien d'oysel. Mais c'est en 1825 seulement qu'Edward Laverack a entrepris d'élever des setters de manière sélective et de stabiliser les caractères du setter. La race a été fixée en Angleterre vers 1860, par conséquent bien après l'époque où se passe l'action du roman de Michel Tournier. En effet, Tournier situe son intrigue au 18e siècle. Le héros de Daniel Defoe, quant à lui, vit au 17e siècle et n'a pas l'heur de rencontrer un chien fidèle sur son île déserte.

    Le premier chien domestique

    Le chien Tenn est le stéréotype du chien domestique, dévoué inconditionnellement à son maître humain. Selon l'interprétation de Robinson, ce que le chien aime en l'homme, c'est ce qui fait sa dignité et sa grandeur.  

    Cela me rappelle une jolie nouvelle de Rudyard Kipling, intitulée Le chat qui s'en va tout seul. L'histoire se passe 

    au temps où les bêtes Apprivoisées étaient encore sauvages. Le Chien était sauvage, et le Cheval était sauvage, et la Vache était sauvage, et le Cochon était sauvage — et ils se promenaient par les Chemins Mouillés du Bois Sauvage, tous sauvages et solitairement. Mais le plus sauvage de tous était le Chat. Il se promenait seul et tous lieux se valaient pour lui.

    L'Homme aussi est sauvage. Il commence à "s'apprivoiser" grâce à la Femme, qui "n'aime pas la sauvagerie de ses manières". A l'abri d'une grotte ils mangent de la viande cuite et dorment devant un bon feu.

    Dans les Bois mouillés, les animaux sauvages sont intrigués. 

    Là-bas, dans les Bois Mouillés, tous les Animaux sauvages s’assemblèrent où ils pouvaient voir de loin la lumière du feu, et ils se demandèrent ce que cela signifiait.

    Alors Cheval Sauvage piaffa et dit :

    — Ô mes Amis, et vous, mes Ennemis, pourquoi l’Homme et la Femme ont-ils fait cette grande lumière dans cette grande Caverne, et quel mal en souffrirons-nous ?

    Chien Sauvage leva le museau et renifla l’odeur du mouton cuit et dit :

    — J’irai voir ; je crois que c’est bon. Chat, viens avec moi.

    — Nenni ! dit le Chat. Je suis le Chat qui s’en va tout seul et tous lieux se valent pour moi. Je n’irai pas.

    — Donc, c’est fini nous deux, dit Chien Sauvage. Et il s’en fut au petit trot.

    Il n’avait pas fait beaucoup de chemin que le Chat se dit : « Tous lieux se valent pour moi. Pourquoi n’irais-je pas voir aussi, voir, regarder, puis partir à mon gré ? » C’est pourquoi, tout doux, tout doux, à pieds de velours, il suivit Chien Sauvage et se cacha pour mieux entendre.

    Quand Chien Sauvage atteignit l’entrée de la Caverne, il souleva du museau la peau du cheval sauvage et renifla la bonne odeur du mouton cuit, et la Femme, l’œil sur l’éclanche, l’entendit, et rit, et dit :

    — Voici le premier. Sauvage enfant des Bois Sauvages, que veux-tu donc ?

    Chien Sauvage dit :

    — Ô mon Ennemie, Femme de mon Ennemi, qu’est-ce qui sent si bon par les Bois Sauvages ?

    Alors la Femme prit un os du mouton et le jeta à Chien Sauvage et dit :

    — Sauvage enfant du Bois Sauvage, goûte et connais.

    Chien Sauvage rongea l’os, et c’était plus délicieux que tout ce qu’il avait goûté jusqu’alors, et dit :

    — Ô mon Ennemie, Femme de mon Ennemi, donne-m’en un autre.

    La Femme dit :

    — Sauvage enfant du Bois Sauvage, aide mon Homme à chasser le jour et garde ce logis la nuit, et je te donnerai tous les os qu’il te faudra.

    — Ah ! dit le Chat aux écoutes, voici une Femme très maligne ; mais elle n’est pas si maligne que moi.

    Chien Sauvage entra, rampant, dans la Caverne et mit sa tête sur les genoux de la Femme, disant :

    — Ô mon Amie, Femme de mon Ami, j’aiderai ton Homme à chasser le jour, et la nuit je garderai la Caverne.

    — Tiens, dit le Chat aux écoutes, voilà un bien sot Chien !

    Et il repartit par les Chemins Mouillés du Bois Sauvage, en remuant la queue et tout seul. Mais il ne dit rien à personne. Quand l’Homme se réveilla, il dit :

    — Que fait Chien Sauvage ici ?

    Et la Femme dit :

    — Son nom n’est plus Chien Sauvage, mais Premier Ami ; car il sera maintenant notre ami à jamais et toujours. Prends-le quand tu vas à la chasse.

    Après Chien sauvage, intronisé Premier ami, Poulain sauvage deviendra Premier fidèle, Vache sauvage deviendra Nourricière du logis. Finalement, même le Chat passera marché avec l'Homme et la Femme, moyennant quoi il pourra vivre dans la grotte. 

     

     

     


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