• Le chantier, la poutre et le chevron

    Voilà trois mots qui relèvent, de prime abord, du lexique du charpentier.

    Oui, mais cela sonne aussi comme le titre d'une fable de La Fontaine !

    En effet, derrière ce vocabulaire technique, se cachent quelques animaux qui auraient pu inspirer notre fabuliste...

     

    Le chantier 

    Le sens est pour nous évident : un chantier est un lieu où se déroulent des travaux en plein air.  

    Dans notre société très urbanisée, les chantiers s'ouvrent sans cesse dans nos rues et grignotent les zones rurales : chantiers de construction, chantiers de démolition, chantiers de restauration, chantiers de travaux publics... Ce pourrait être aussi des chantiers navals ou des chantiers de fouilles. 

    Par extension, le mot chantier désigne tout travail d'importance entrepris et non achevé. 

    Des sens oubliés

    Ces usages modernes ne doivent pas faire oublier d'autres sens, tombés dans l'oubli : ainsi, le chantier a désigné auparavant un lieu où l'on entassait les matériaux, en particulier des pierres ou du bois.

    On voit distinctement des chantiers de bois de chauffage sur les plans anciens, où ils occupaient de vastes espaces. Ainsi, par exemple, un tel chantier prend place sur l'île des Cygnes, à Paris, bien visible sur le plan de Turgot de 1739. 

    Le chantier, la poutre et le chevron

    L'île des Cygnes, plan de Turgot 1739

    Une petite digression sur l'île des Cygnes: celle-ci avait été cédée par Louis XV à la ville de Paris en 1722, pour y devenir un chantier où l'on pourrait entreposer du bois de chauffage et de récupération. Cette île, qui était elle-même née de la réunion de plusieurs îlots sur la Seine (l'île de Grenelle, l'île des Treilles, l'île de Jérusalem, l'île de Longchamp et l'île aux Vaches) a depuis disparu : elle a été rattachée à la terre ferme entre 1786 et 1812, formant l'actuel quai Branly. On a vu renaître depuis une nouvelle île des Cygnes, mais c'est une île artificielle construite au 19e siècle pour servir de port.

    On s'approche ainsi du sens initial du mot : 'chantier' désignait au 13e siècle un bois de soutien, par exemple les pièces de bois sur lesquelles on plaçait le tonneau, ou la cale supportant l'objet à travailler. Il pouvait s'agir d'un navire en construction ou en réparation : on retrouve là la signification actuelle du chantier naval. 

    Un bourrin

    Chantier résulte de l'évolution phonétique du latin cantherius, qui signifie cheval hongre ou mauvais cheval de charge. On pourrait le traduire de manière parlante par 'canasson' ou 'bourrin' !

    C'est donc par le biais d'une métaphore animalière, aujourd'hui occultée, que le mot chantier s'est constitué.

    haut de page

    La poutre

    Avec la poutre, nous assistons à un phénomène similaire.

    Une poutre est, selon le sens actuel, une pièce de construction, longue, à l'origine en bois, servant de support. Il s'agit avant tout d'une pièce de charpente.

    Cette longue pièce désigne également un appareil d'exercice de gymnastique. 

    Le chantier, la poutre et le chevron

     

    Nadia Comaneci à la poutre, JO de Montréal 1976

    Une jeune jument

    L'origine de 'poutre' surprend. Il s'agit de l'emploi figuré de l'ancien français 'poutre', désignant au féminin une jeune jument et au masculin un poulain. Le mot poutre, pour désigner un cheval, existait encore dans certains dialectes au 19e siècle.

    Quant à l'étymologie, elle reste obscure. Le mot dérive vraisemblablement du bas-latin pultrella, jeune jument, qui serait peut-être formé à partir du latin pullus, désignant le petit d'un animal.

    C'est dans neuf ans je m'en irai
    La jument de Michao a passé dans le pré

    La jument de Michao et son petit poulain
    A passé dans le pré et mangé tout le foin

    La jument de Michao, folklore breton

    Toujours est-il que notre poutre, dans son sens actuel, a évincé l'ancien français tref, pourtant usuel jusqu'au 16e siècle, et qui est à l'origine du mot 'travée'. On lui a préféré l'image bien concrète du cheval.

    haut de page

    Le chevron

    Chevron est un mot technique désignant une pièce de bois de charpente en forme de V. 

    Par extension, le mot s'applique à un galon militaire en forme de V inversé, puis à un motif de tissage de même forme. Quelqu'un de 'chevronné' est expérimenté, par analogie avec un militaire qui aurait reçu des galons d'ancienneté.

    Un jeune chevreuil

    La référence n'est plus le cheval, mais la chèvre ou le chevreuil. 

    En effet, le mot dérive, via des formes de latin vulgaire, du latin capreolus, désignant un jeune chevreuil, et du latin caprea, désignant une chèvre sauvage. 

    S'agit-il d'une analogie avec la forme des bois d'un jeune chevreuil ? C'est probable.

    Le chantier, la poutre et le chevron

    Un jeune chevreuil, et ses bois en V

    Les chevrons sauvages

    Les chevrons vont nous ramener irrésistiblement au domaine hippique...

    La marque du constructeur automobile Citroën est représentée par deux chevrons. En voici l'origine.

    C'est lors d'un séjour en Pologne en 1900 qu'André Citroën s'intéresse à des engrenages à double chevron utilisés dans des minoteries et des filatures. Cette technique permet d'accroître la puissance transmise, compte tenu du contact prolongé des dents pendant l'engrenage, et son fonctionnement est plus silencieux que celui des engrenages à taille droite.  Il rachète la licence de ce brevet russe et met au point la fabrication des engrenages en acier.
    En 1912, il fonde la société Citroën, Hinstin et Cie, entreprise de fabrication d'engrenages, vite rebaptisée Société anonyme des engrenages Citroën. André Citroën fonde sa réputation et sa fortune sur la production de ces engrenages, destinés à l'industrie.

    Le chantier, la poutre et le chevron

    Engrenage à chevrons en V

     

    A la fin de la Première guerre mondiale, André Citroën se reconvertit résolument dans la production automobile. En 1919, il présente la Citroën type A, la première voiture européenne produite en série. La voiture arbore sur son capot le double chevron en V, emblème historique de la marque. 

    Le chantier, la poutre et le chevron

    Citroën a fait l'objet d'une autre campagne de publicité il y a plusieurs années, intitulée astucieusement "les chevrons sauvages". On y voyait un troupeau de chevaux sauvages surgir d'un parking au grand galop et former progressivement les deux chevrons de la marque. 

    Le chantier, la poutre et le chevron 

     Une telle publicité serait impensable de nos jours, car on ne peut communiquer sur la vitesse dans les publicités relatives aux voitures... Certes, mais il ne faut pas oublier qu'un cheval au galop atteint une vitesse moyenne de 20 à 30 km par heure. Un cheval au grand galop peut atteindre une vitesse de pointe de 60 km par heure... L'excès de vitesse est encore loin.

    haut de page

     Une fable inédite

    Maintenant que nous connaissons mieux les origines animalières du vocabulaire du bâtiment, je vais tenter de revisiter une fable de La Fontaine. Saurez-vous reconnaître la fable qui a été détournée ? 

    Le chantier, la poutre et le petit chevron

    Du palais d'un jeune chevron
              Dame Poutre un beau matin
              S'empara ; c'est une rusée.
    Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
    Elle porta chez lui ses pénates un jour
    Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour,
              Parmi le thym et la rosée.
    Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
    Janot Chevron retourne aux souterrains séjours.
    La Poutre avait mis le nez à la fenêtre.
    Ô Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
    Dit l'animal chassé du paternel logis :
              Ô là, Madame la Poutre,
              Que l'on déloge sans trompette,
    Ou je vais avertir tous les loups du pays.
    La Dame à la crinière répondit que la terre
              Etait au premier occupant.
              C'était un beau sujet de guerre
    Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
              Et quand ce serait un Royaume
    Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
              En a pour toujours fait l'octroi
    A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
              Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
    Jean Chevron allégua la coutume et l'usage.
    Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
    Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
    L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean transmis.
    Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
              Or bien sans crier davantage,
    Rapportons-nous, dit-elle, à Crin-Blanc.
    C'était un chantier vivant comme un dévot ermite,
              Un chantier faisant le cheval de somme,
    Un saint homme de chantier, bien fourré, gros et gras,
              Arbitre expert sur tous les cas.
              Jean Chevron pour juge l'agrée.
              Les voilà tous deux arrivés
              Devant sa majesté fourrée.
    Bucéphale leur dit : Mes enfants, approchez,
    Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
    L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.
    Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
              Bucéphale le bon apôtre
    Jetant des deux côtés le sabot en même temps,
    Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
    Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
    Les petits souverains se rapportant aux Rois.

     d'après Jean de La Fontaine

    haut de page

    Le zoo du génie

    Le lexique du bâtiment et de la construction n'a pas fini de nous surprendre, en nous fournissant d'autres noms d'animaux ! 

    En voici quelques uns, dont le nom se réfère sans ambiguïté à l'animal homonyme. 

    Quelques animaux du génie militaire : un bélier, un onagre et un scorpion

    Tout d'abord trois engins de guerre.

    Le bélier est une machine de siège dont l'origine remonte à l'Antiquité. Il servait à défoncer les murailles ou à enfoncer les portes. Il s'agit tout simplement d'un tronc d'arbre ou d'une poutre projetée en avant avec force.

    C'est par analogie avec le mâle de la brebis, fonçant tête baissée, que cette machine a été nommée bélier. Les béliers de siège pouvaient être d'ailleurs équipés d'une tête de bélier (l'animal) en airain ! 

    Le chantier, la poutre et le chevron

    Reconstitution d'un bélier romain

    Une petite précision au passage : le mot bélier vient de l'ancien français belin, probablement d'origine néerlandaise.

    L'onagre est un autre engin de siège, de la période romaine post-classique. Il doit son nom à l'analogie de son mouvement avec celui de la ruade d'un onagre, une espèce d'âne sauvage. L'onagre de guerre est une sorte de catapulte, qui utilise la force de torsion d’une corde torsadée pour projeter des pierres sur l'ennemi.

    Le scorpion est une autre sorte de catapulte romaine, qui projette des traits et non des pierres ou des boulets. C'était une arme assez précise et puissante qui pouvait tirer 6 coups par minute.

    Le chantier, la poutre et le chevron

     

    Un scorpion : in cauda venenum ?

    haut de page

    Quelques animaux du génie civil : une grue et un écureuil

    La grue est un appareil de levage et de manutention réservé aux lourdes charges. Le principe est connu depuis l'Antiquité. 

    La grue antique est constituée d'un essieu autour duquel s'enroule un câble. On le fait tourner avec des leviers ou un grand tambour, actionné par le déplacement d'un ou plusieurs hommes. Ce tambour, appelé 'tympan', ressemble à une grande roue creuse ou à une cage, d'où le nom qui lui est souvent donné de 'cage d'écureuil' ou 'cage à écureuil', par analogie avec les petites cages tournantes qui permettent à des animaux de compagnie de faire un peu d'exercice. 

    La grue de type 'cage à écureuil' fut longtemps en usage : ce n'est qu'en 1876 que la force humaine fut remplacée par la force de la vapeur.

    La ressemblance avec l'échassier homonyme est évidente : il suffit de regarder cette grue médiévale, dans le port de Bruges, ornée d'une frise d'oiseaux et couronnée d'un oiseau à long cou et longues pattes, offrant un contrepoint poétique à la silhouette d'une machine fort triviale.

    Le chantier, la poutre et le chevron

     

    Une grue dans le port de Bruges

    Bréviaire du peintre Simon Bening, 1483

    On connaît bien, de nos jours, la grue comme engin de chantier : dans nos grands chantiers urbains, où les immeubles poussent comme des champignons, les grues se reproduisent vite. La grue de chantier moderne se caractérise par un mât élevé et une longue flèche en porte-à-faux, le plus souvent perpendiculaire, à laquelle la charge est suspendue. La flèche pivote sur son axe et la charge se déplace le long de la flèche au moyen d'un chariot, ce qui permet de déplacer des charges sur l'ensemble d'un chantier. 

    La Sarens giant crane, surnommée 'Big Benny', est actuellement la plus grande grue du monde. Elle a été conçue pour démanteler les cheminées de Tchernobyl. D'un poids de 120 000 tonnes, elle mesure 200 m de hauteur. Elle peut soulever des charges de 500 tonnes au bout d'une flèche de 130 m.

    Big Benny a été installée en 2013 sur le chantier de l'EPR à Flamanville :  10 semaines pour la monter, 10 semaines pour la démonter et, entre les deux, une seule journée (à condition d'un vent quasi nul), pour accomplir sa mission : le levage du dôme de l'EPR et son positionnement au sommet du réacteur nucléaire, le tout pour la modique somme de 10 millions €. Mission accomplie le 16 juillet 2013.

    Le chantier, la poutre et le chevron

    Big Benny en action sur le chantier de l'EPR le 16 juillet 2013

    haut de page

     

     

     

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :