• La collection de rubans III - Rubans dérobés

    Troisième volet de la collection de rubans !

    Voici tout d'abord des rubans volés : un ruban taché de sang et un ruban vert et rose ; et puis un mystérieux ruban moucheté, secret comme un escalier dérobé...

    Un ruban taché de sang

    C'est un sujet fort rebattu, et bien connu des lycéens préparant le bac de français, que le ruban dérobé à la comtesse par le page Chérubin.

    Tout au long de La folle journée ou Le mariage de Figaro, la comédie de Beaumarchais, on voit apparaître et réapparaître ce ruban qui, d'abord simple accessoire vestimentaire, change à chaque fois de statut et progresse jusqu'au devant de la scène. 

    "L'heureux bonnet et le fortuné ruban"

    Première apparition acte I, scène 5 et 7 : 

    Suzanne, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras. - L'épouser ! l'épouser ! qui donc ? Mon Figaro ?

    [...]

    Chérubin. - Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! Suzon, je donnerais… Qu’est-ce que tu tiens donc là ?

    Suzanne, raillant. - Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine…

    Chérubin, vivement. - Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.

    Suzanne, le retirant. - Eh ! que non pas ! — Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était pas un morveux sans conséquence… (Chérubin arrache le ruban.) Ah ! le ruban ! 

    Chérubin, tourne autour du grand fauteuil. - Tu diras qu’il est égaré, gâté, qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras. 

    Suzanne, tourne après lui. - Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ? (Elle veut le reprendre.)

    Chérubin, tire une romance de sa poche. - Laisse, ah ! laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance ; et, pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes moments, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.

    Suzanne, arrache la romance. - Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre Fanchette. On vous surprend chez elle, et vous soupirez pour madame ; et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !

    Chérubin, exalté. - Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. — Hier je rencontrai Marceline… 

    Suzanne, riant. - Ah ! ah ! ah ! ah !

    Chérubin. - Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! Une fille, une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressants ! 

    Suzanne. - Il devient fou !

    Chérubin. - Fanchette est douce, elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !

    Suzanne. - C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur ! (Elle veut arracher le ruban.)

    Chérubin, tourne en fuyant. - Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie. Mais si tu n’es pas contente du prix, j’y joindrai mille baisers. (Il lui donne chasse à son tour.)

    Suzanne, tourne en fuyant. - Mille soufflets, si vous approchez ! Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ; et, loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à monseigneur : C’est bien fait, monseigneur, chassez-nous ce petit voleur ; renvoyez à ses parents un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer madame, et qui veut toujours m’embrasser par contre-coup. 

    Chérubin, voit le comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec effroi. - Je suis perdu !

    Suzanne. - Quelle frayeur !

    Chérubin est amoureux. De qui ? Eh bien, d'à peu près tout ce qui porte jupon. De la comtesse, en premier lieu, sa marraine, noble, belle et imposante. Mais aussi, somme toute, de la jolie Suzanne, la camériste de la comtesse, gaie et vive ; et un peu aussi de Fanchette, la cousine de Suzanne, douce et bienveillante ; et même de Marceline, la femme de charge, parce qu'elle est fille et femme ! C'est que Chérubin est un adolescent (déjà un jeune homme pour cette époque) de 13 ans,  bouleversé par ses premiers émois sexuels. 

    Il se jette avec avidité, avec sensualité, sur le ruban de la comtesse, arraché aux mains de Suzanne, et qui figure l'objet de ses désirs. 

    "Votre ruban de nuit"

    Deuxième apparition acte II, scène 1 : 

    La Comtesse se jette dans une bergère. - Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.

    Suzanne. - Je n’ai rien caché à madame.

    La Comtesse. - Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?

    Suzanne. - Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.

    La Comtesse. - Et le petit page était présent ?

    Suzanne. - C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.

    La Comtesse. - Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?

    Suzanne. - C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !

    La Comtesse. - Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.

    Suzanne. - Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…

    La Comtesse, souriant. - Mon ruban ?… Quelle enfance !

    Suzanne. - J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.

    La comtesse et Suzanne considèrent avec légèreté le vol du ruban comme un enfantillage. Pourtant, Chérubin n'est plus un enfant.

    "On n'a jamais mis un ruban..."

    Troisième apparition acte II, scènes 6, 7, 8, 9 :

    La Comtesse. - C’est ce que je disais. Est-ce là ma baigneuse ?  

    Suzanne s’assied près de la comtesse. - Et la plus belle de toutes. (Elle chante avec des épingles dans sa bouche.) 
        Tournez-vous donc envers ici,
        Jean de Lyra, mon bel ami. 
    (Chérubin se met à genoux. Elle le coiffe.) Madame, il est charmant !

    La Comtesse. - Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.

    Suzanne l’arrange. - Là… mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous bien n’être pas joli comme ça ?

    La collection de rubans III - Rubans dérobés

    Ce "bonnet à la Chérubin, vu par devant" est un détail d'une grande estampe du 18e siècle, représentant une série de coiffures (chapeaux, bonnets, charlottes) à la mode en 1785 (gravure d'après Claude-Louis Desrais). C'est sans doute le type de bonnet ("baigneuse") dont la Comtesse et Suzanne affublent Chérubin.

    La collection de rubans III - Rubans dérobés

    D'autres 'baigneuses', spectaculaires coiffes féminines de la fin du 18e siècle.

    La baigneuse était un grand bonnet à petits plis porté d’abord pour la toilette, puis la promenade. 

    La Comtesse. - Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux… (Elle le retrousse.) Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ? 

    Suzanne. - Et un ruban à vous. Je suis bien aise que madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.

    La Comtesse. - Il y a du sang ! (Elle détache le ruban.)

    Chérubin, honteux. - Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras. 

    Précisons que la gourmette est la petite chaîne qui réunit les deux branches du mors de bride d'un cheval de selle. Dans ce contexte, la bossette est la petite pièce de métal convexe, cachant et ornant l'attache des branches du mors. Sur cette planche de l'Encyclopédie, les branches à gauche sont garnies d'une bossette. Au centre, des mors équipés de gourmettes.

    La Comtesse. - On n’a jamais mis un ruban…

    Suzanne. - Et surtout un ruban volé. — Voyons donc ce que la bossette… la courbette… la cornette du cheval… Je n’entends rien à tous ces noms-là. — Ah ! qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc que le mien ! Regardez donc, madame ! (Elle les compare.)

    La Comtesse, d’un ton glacé. - Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé dans ma toilette.

    (Suzanne lui pousse la tête en riant ; il tombe sur les deux mains. Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.)

     Chérubin, à genoux ; la Comtesse, assise.

    La Comtesse reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban. Chérubin la dévore de ses regards. - Pour mon ruban, monsieur… comme c’est celui dont la couleur m’agrée le plus… j’étais fort en colère de l’avoir perdu.

    Chérubin, à genoux ; la Comtesse, assise ; Suzanne.

    Suzanne, revenant.

    Et la ligature à son bras ?

    (Elle remet à la comtesse du taffetas gommé et des ciseaux.)

    La Comtesse. - En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.(Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du page.)

    Chérubin, les yeux baissés. - Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.

    La Comtesse. - Par quelle vertu ? (Lui montrant le taffetas.) Ceci vaut mieux.

    Chérubin, hésitant. - Quand un ruban… a serré la tête… ou touché la peau d’une personne…

    La Comtesse, coupant la phrase. - … Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.

    Chérubin, pénétré. - Vous le gardez, et moi je pars !

    La Comtesse. - Non pour toujours. 

    Chérubin. - Je suis si malheureux !

    La Comtesse, émue. - Il pleure à présent ! C’est ce vilain Figaro avec son pronostic ! 

    Chérubin, exalté. - Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! Sûr de mourir à l’instant, peut-être ma bouche oserait… 

    La Comtesse l’interrompt, et lui essuie les yeux avec son mouchoir. - Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites. (On frappe à la porte, elle élève la voix.) Qui frappe ainsi chez moi ?

    La comtesse et Suzanne ont imaginé de déguiser Chérubin en fille pour l'envoyer à la place de Suzanne au rendez-vous avec le comte. Les deux femmes découvrent alors que Chérubin, qui s'est égratigné le bras en harnachant son cheval, a pansé sa blessure avec le fameux ruban volé !

    Car le ruban qui nouait le bonnet de nuit de la comtesse, dont Chérubin a d'abord fait une relique amoureuse, est devenu à présent un pansement aux vertus guérisseuses.  
    Ce ruban, objet ayant appartenu à l'être aimé, taché du sang de l'amoureux qui le porte à même la peau, fait penser irrésistiblement au ruban d'amour d'Ugolin, l'amoureux de Manon des Sources.

    "Mon joli ruban"

    Quatrième apparition acte II, scènes 25 et 26 :

    La Comtesse, seule. - Il est assez effronté, mon petit projet ! (Elle se retourne.) Ah ! le ruban ! Mon joli ruban, je t’oubliais ! (Elle le prend sur sa bergère et le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce malheureux enfant… Ah ! monsieur le comte, qu’avez-vous fait ?… Et moi, que fais-je en ce moment ? 

    La Comtesse, Suzanne.

    (La Comtesse met furtivement le ruban dans son sein.)

    Suzanne. - Voici la canne et votre loup.

    Voilà que la comtesse à son tour entre dans le petit jeu de Chérubin, au centre duquel est placé le ruban. Elle est sur le point de céder à la tentation. C'est le ruban retrouvé, qu'elle roule et cache près de son coeur, qui symbolise sa faiblesse coupable.

    "Ah ! mon ruban !"

    Cinquième apparition acte IV, scènes 3 et 4 :

    La Comtesse, montrant la table. - Prends cette plume, et fixons un endroit.

    Suzanne. - Lui écrire !

    La Comtesse. - Il le faut.

    Suzanne. - Madame ! au moins c’est vous…

    La Comtesse. - Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.) Chanson nouvelle, sur l’airQu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir…

    Suzanne, écrit. - Sous les grands marronniers… Après ?

    La Comtesse. - Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?

    Suzanne, relit. - C’est juste. (Elle plie le billet.) Avec quoi cacheter ?

    La Comtesse. - Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.

    Suzanne, écrit en riant. - Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet. 

    La Comtesse, avec un souvenir douloureux. - Ah !

    Suzanne cherche sur elle. - Je n’ai pas d’épingle à présent !

    La Comtesse détache sa lévite. - Prends celle-ci. (Le ruban du page tombe de son sein à terre.) Ah ! mon ruban !

    Suzanne le ramasse. - C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…

    La Comtesse. - Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !

    Suzanne. - Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.

    La Comtesse le reprend. - Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…

    Une jeune bergère, Chérubin en fille, Fanchette et beaucoup de jeunes filles habillées comme elle, et tenant des bouquets ; la Comtesse, Suzanne.

    Fanchette. - Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.

    La Comtesse, serrant vite son ruban. - Elles sont charmantes. Je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes. (Montrant Chérubin.) Quelle est cette aimable enfant qui a l’air si modeste ?

    Une bergère. - C'est une cousine à moi, Madame, qui n'est ici que pour la noce.

    La Comtesse. - Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, faisons honneur à l'étrangère. (Elle prend le bouquet de Chérubin et le baise au front.) Elle en rougit !... (À Suzanne.) Ne trouves-tu pas, Suzon... qu'elle ressemble à quelqu'un ?

    Suzanne. - À s'y méprendre, en vérité.

    Chérubin, à part, les mains sur le coeur. - Ah ! Ce baiser-là m'a été bien loin !

    Réapparition inopinée du ruban, surgi de la lévite de la comtesse (la lévite étonne, car il s'agit généralement d'un long manteau d'homme) : noué, roulé, sans doute froissé, tombé à terre, taché de sang, il doit avoir piètre allure. Maintenant, le voilà voué à attacher un bouquet de fleurs champêtres. Mais la Comtesse, malgré son intention déclarée, ne le remet pas à Fanchette et le range de nouveau précieusement dans son vêtement.

    "La jarretière de la mariée"

    Sixième apparition acte V scène 19 : 

    Grippe-Soleil. - Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?

    La Comtesse arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein et le jette à terre. - La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.

    (Les garçons de la noce veulent la ramasser.) 

    Chérubin, plus alerte, court la prendre, et dit : - Que celui qui la veut vienne me la disputer !

    Nous sommes à la toute fin de la pièce, juste avant le vaudeville final. Le double mariage, de Figaro et Suzanne, d'une part, de Bartholo et de Marceline d'autre part, a eu lieu au cours de l'acte IV. Mais les rebondissements des intrigues nouées ont suspendu les festivités. 

    Le ruban refait une dernière apparition. Avatar final : le voilà mué en (prétendue) jarretière de la mariée et livré comme tel aux invités de la noce, pour satisfaire aux traditions. Mais c'est encore, et définitivement, Chérubin qui l'emporte.

    Selon la tradition, l’épousée devait lancer aux garçons de la noce sa jarretière, symbolisant le sacrifice de sa virginité. On voit que Suzanne a échappé, non seulement au droit de cuissage que le comte prétendait lui faire subir, mais aussi à la tradition de la jarretière. Le ruban taché de sang, livré en guise de jarretière, qui semble a priori marquer le renoncement de la comtesse à la tentation d'un attachement, puisqu'elle le jette, peut aussi symboliser une noce symbolique entre la comtesse et Chérubin. Cet objet symbolique annonce en fait la future relation adultère de la comtesse et de Chérubin, qui sera dévoilée dans La mère coupable

    Pour en savoir plus sur la symbolique du ruban du Mariage de Figaro, on lira avec intérêt l'article de Jean-Pierre Seguin, Ruban noir et ruban rose ou les deux styles de Beaumarchais, in L'Information Grammaticale, n°. 60, 1994. pp. 13-16.

    Apparence du ruban

    A quoi ressemble donc ce ruban convoité ? Nous savons qu'il s'agit d'un large ruban, fermant le bonnet de nuit de la comtesse. De la couleur, nous savons seulement qu'il est de la couleur préférée de la comtesse. Il s'agit probablement d'un ruban de dentelle, comme le suggèrent les représentations d'époque de bonnets.

    Le bonnet en question n'est pas une baigneuse, qui désigne en revanche le bonnet spécifique que coiffe Chérubin dans l'acte II. Il s'agit probablement d'une 'dormeuse', bonnet à passe ruchée (la passe est la partie d’un chapeau de femme attachée à la calotte et qui abrite le visage) encadrant étroitement la tête et serré par un ruban noué au sommet de la tête. La dormeuse se porte la nuit, d’où son nom : le bonnet préserve pendant le sommeil les cheveux brossés et enroulés avec des papillotes. La dormeuse se porte également dans la journée. La passe est alors relevée sur la nuque. 

    La collection de rubans III - Rubans dérobés

    Nicolas Delaunay, d'après Nicolas Lafrensen, L'heureux moment (1777)

    National Gallery of Art, Washington

    Voici un gracieux exemple de dormeuse, portée par la jeune femme sur cette gravure de 1777. 

    Les bonnets étaient des coiffures féminines classiques au 18e siècle. Il semble cependant que les élégantes de l'aristocratie aient commencé à abandonner les bonnets dans les années 1770, alors qu'ils sont restés populaires jusqu'à la Révolution parmi les bourgeoises et les domestiques. 

    Un ruban couleur de rose et argent

    Le Mariage de Figaro a été écrit en 1778 et représenté pour la première fois en 1784.
    Les Confessions ont été rédigées vers 1765-1767, mais publiées en 1782 et 1789.

    Le ruban volé du Mariage n'est donc pas une réminiscence du ruban que Jean-Jacques Rousseau nous avoue avoir volé autrefois. Pourtant, on dirait que l'un fait écho à l'autre.

    Jean-Jacques Rousseau, âgé de 16 ans, a été envoyé à Turin par sa protectrice, Mme de Warens, pour y parfaire son éducation catholique. Il est placé comme laquais chez Mme de Vercellis. Mais Mme de Vercellis décède, veuve et sans enfant. L'intendant de la maison, Lorenzi, procède alors à l'inventaire des biens. 

    Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses : cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer ; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir : l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : Ah ! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose ; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir. 

    J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie ; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer : elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon : enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter ! Eh ! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi !

    Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allègement sur ma conscience ; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.

    J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment, et que lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée, je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon cœur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte ; mais je la craignais encore plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre ; l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence ; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût laisser revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : "Ne perdez pas cette pauvre fille ; si vous êtes coupable, avouez-le moi ", je me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider quand il fallait me donner du courage.

    Jean-Jacques Rousseau Les confessions

    Le comte de La Roque, que l'on voit mener le "procès", est le neveu de Mme de Vercellis. Mlle Pontal est la nièce de Mme Lorenzi, épouse de l'intendant, mais aussi la femme de chambre de Mme de Vercellis. 

    L'épisode du ruban volé occupe une place importante dans les Confessions. Il s'agit de l'un des aveux qui justifient le titre de l’oeuvre.  

    Rousseau fait en effet trois aveux importants dans les Confessions : celui de la honte, mais aussi celui du plaisir trouble, ressentis à l'occasion d'une fessée reçue quand il avait huit ans ; celui du remords, mais aussi celui d'une certaine autosatisfaction, dans l'épisode du ruban volé ; celui de la lâcheté d'avoir abandonné dans la rue le musicien Le Maître, en proie à une crise d'épilepsie, mais qu'il excuse par sa jeunesse. 

    Avant de nous raconter à sa manière le vol du ruban, Rousseau a révélé d'autres vols qu'il a commis enfant, mais qu'il présente comme des broutilles et des enfantillages : ce sont des asperges qu'il dérobe, étant l'apprenti d'un graveur ; ce sont des pommes que le jeune Rousseau "pêche" par une fenêtre à l'aide d'une broche ; c'est de l'eau destinée à arroser un noyer qu'il détourne au profit d'une bouture de saule. Le vol du ruban s'inscrit dans cette série de larcins véniels. Quelques asperges, des pommes, un peu d'eau, et un ruban, "petit" et "déjà vieux" : des vols sans importance, sans doute. C'est ainsi que Rousseau a choisi de nous les présenter. Ce n'est certes pas la culpabilité du vol qui inquiète Rousseau. 

    Cependant, l'anecdote du ruban détonne dans la série, parce qu'elle est dramatique. Le vol, ici, s'accompagne d'un mensonge éhonté proféré par Rousseau, qui incrimine Marion, la jeune cuisinière de Mme de Vercellis, et la mène, peut-être, à sa perte.

    A travers la narration qu'en fait Rousseau, le lecteur ne peut manquer de prendre fait et cause pour la malheureuse victime de l'injustice de Rousseau. Pour la décrire, Rousseau ne tarit pas d'éloges : Marion est jolie, fraîche, modeste, douce, aimable, bonne fille, sage et fidèle... Dans l'épreuve, elle se montre simple, ferme, d'une angélique douceur... 

    Par contraste, Rousseau charge le trait pour se décrire de manière très noire : il commet un vol, ment effrontément, calomnie une innocente, fait montre d'une audace diabolique. Voleur, menteur, calomniateur, auteur d'une action atroce, Rousseau n'est qu'un criminel.

    Doit-on croire à la sincérité de ce portrait ? Il me semble que Rousseau fait preuve d'une certaine complaisance à se décrire aussi noir face à une protagoniste aussi pure, comme s'il prenait un plaisir trouble à l'autoflagellation... Il nous présente la victime innocente de sa fausse accusation condamnée à l'opprobre, sans doute à la misère, peut-être à la prostitution. Mais en réalité, il ignore quel a été le destin de Marion. Ils ont été renvoyés tous les deux de la maison de Mme de Vercellis : pourquoi Marion ne s'en serait pas tirée aussi bien que Rousseau, qui ne semble guère avoir pâti de son renvoi et qui a pu en cacher la raison jusqu'à l'aveu ?  

    Mais en définitive, au terme de cette narration tout en contrastes, Rousseau réalise une souple pirouette pour retourner la situation à son avantage ! Après avoir exalté les qualités de sa victime et battu sa coulpe, il revient sur l'analyse de l'épisode : c'est bien finalement la faute de Marion, à laquelle était destiné le ruban volé, s'il a commis ce vol ! C'est parce qu'il avait de l'amitié pour elle qu'il a pu l'accuser ! Et c'est parce qu'on l'a intimidé au lieu de l'encourager qu'il s'est enferré dans son mensonge ! Bref, c'est finalement Rousseau la victime. On le plaindrait presque....

    Tout ça pour un morceau de ruban... L'aspect dérisoire de l'objet du litige contribue au jeu des contrastes : une toute petite cause, de grands effets. On peut s'interroger, d'ailleurs, sur la véracité de l'anecdote : est-il vraisemblable que la disparition d'un petit bout ruban usé soit, d'abord, remarquée, ensuite qu'elle déclenche une enquête et un procès, enfin qu'elle conduise au renvoi dos à dos des suspects ?

    Un ruban moucheté

    The Adventure of the speckled band est le titre d'une des 56 nouvelles d'Arthur Conan Doyle mettant en scène le détective Sherlock Holmes. Ce titre est généralement traduit en français par Le Ruban moucheté, ou bien par La Bande tachetée, ou La Bande mouchetée. Cette nouvelle était l'une des préférées de Conan Doyle.

    Helen Stoner fait appel à Sherlock Holmes pour résoudre l'énigme de la mort de sa soeur Julia, morte deux ans plus tôt à la veille de son mariage. Les derniers mots de Julia avant de mourir  ont été "C'était le ruban ! le ruban moucheté". Helen, qui doit bientôt se marier, se sent à son tour menacée. Holmes et Watson ne font ni une ni deux et foncent s'installer au manoir (car l'affaire se déroule dans un mystérieux manoir).

    Bien sûr, Sherlock va résoudre à temps ce mystère de chambre close et sauver la belle Helen. Le coupable n'est autre que le beau-père des deux soeurs, qui voulait empêcher leur mariage pour une sordide question d'héritage. Il avait mis au point pour parvenir à ses fins un plan compliqué et dont les résultats étaient parfaitement aléatoires...

    Le docteur Roylott avait rapporté des Indes plusieurs animaux. Parmi eux, l'arme du crime, un serpent extrêmement venimeux. Moyennant quelques petits aménagements, il avait fait en sorte que son serpent puisse s'introduire discrètement dans la chambre des jeunes filles. Après, il suffisait d'attendre que le serpent veuille bien mordre la victime. Mais l'arme du crime était décidément difficile à contrôler, car elle se retourne finalement contre le meurtrier, dans une manifestation de justice immanente. 

    A côté de cette table, sur la chaise en bois était assis le docteur Grimesby Roylott, vêtu d’une robe de chambre grise qui laissait voir ses chevilles nues et ses pieds glissés dans des babouches rouges. Sur ses genoux reposait le petit fouet à la longue lanière que nous avions remarqué dans la journée. Son menton était levé et ses yeux rigides considéraient le coin du plafond avec un regard d’une fixité terrible. Autour du front, on lui voyait une étrange bande jaune aux taches brunâtres, et qui semblait lui enserrer étroitement la tête. A notre entrée, il ne dit pas un mot et ne fit pas un geste. – La bande ! La bande mouchetée ! murmura Holmes. Je fis un pas en avant. Un instant après, l’étrange coiffure se mit à remuer et des cheveux de l’homme surgit la tête plate en forme de losange, puis le cou gonflé d’un odieux serpent.

    – C’est un serpent des marais ! s’écria Holmes, le plus terrible des serpents de l’Inde. Il est mort moins de dix secondes après avoir été mordu.

    Conan Doyle se serait inspiré d'un fait divers paru en 1891 dans le Cassell's Saturday Journal, relatant la mésaventure d'un militaire anglais en Afrique de l'Ouest, réveillé en pleine nuit par un boa constrictor descendant du ventilateur du plafond. Petit problème de cohérence : le boa constrictor est un animal qui vit uniquement sur le continent américain. 

    Le serpent choisi par Conan Doyle n'est pas un boa constrictor, qui est un grand serpent non venimeux qui étouffe ses proies. Il s'agit, selon lui, d'un swamp adder, mot à mot 'vipère des marais', qu'il décrit comme un serpent jaune marqué de taches brunes et ayant une tête en losange. Mais si le swamp adder est bien une vipère venimeuse, il vit en Afrique du sud-est, en Tanzanie, au Malawi et au Mozambiqueet non pas en Inde. Encore un petit problème de cohérence.

    Le nom scientifique de cette vipère des marais est proatheris superciliaris. Il s'agit d'un serpent d'une cinquantaine de centimètres de longueur, qui possède une queue préhensile qui lui permet de se déplacer dans les arbres. Mais cette vipère ne chasse que des batraciens et des petits rongeurs. Son venin est extrêmement toxique et sans antidote connu. Bien que potentiellement dangereuse, elle ne semble pas avoir causé la mort d'êtres humains. 

    La collection de rubans III - Rubans dérobés

    Le ruban moucheté de Sherlock Holmes est cette vipère africaine, Proatheris superciliaris.


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