• La collection de rubans II - Rubans insignes

    La collection de rubans s'agrandit avec des spécimens remarquables !

    Voici donc quelques rubans insignes, faits pour attirer notre attention : un ruban blanc, mais aussi un ruban bleu, et puis un rouge et un violet...

    Un ruban blanc en signe de pénitence

    Le ruban blanc est un film de Michael Haneke, palme d'or du festival de Cannes en 2009. 
    Les images en noir et blanc offrent de beaux jeux d'ombre et de lumière, un cadre élégant pour une histoire terrible qui s'achève dans les prémices de la Première guerre mondiale.

    L'action se déroule en 1913 dans un village protestant du nord de l'Allemagne. Des accidents mystérieux, des agressions inexpliquées ponctuent la vie du village, sans que les actes eux-mêmes ou leurs auteurs nous soient jamais révélés. Dans cette atmosphère oppressante de mystère, pèsent par ailleurs les contraintes sociales, familiales et religieuses qui régissent la communauté. 

    Dans le village, le pasteur éduque ses enfants avec une grande rigueur, leur infligeant de sévères punitions corporelles ou humiliantes. Ainsi, il punit ses enfants en les fouettant et en les obligeant à porter au bras un ruban blanc les rappelant à la pureté à laquelle ils doivent aspirer. C'est ce ruban blanc, signe d'infamie et de pénitence, qui donne son titre au film.

    Une collection de rubans

    Un ruban jaune en signe d'attente

    On raconte que la tradition du ruban jaune remonterait à la guerre de Sécession : les épouses et les fiancées des soldats servant dans la cavalerie de l'armée américaine auraient pris l'habitude de porter un ruban jaune dans les cheveux ou autour de leur cou pour honorer leur conjoint combattant.  Toutefois, cette origine est loin d'être démontrée. On lira à ce sujet un article intéressant de l'American Folklife Center de la Bibliothèque du Congrès.

    Le film de John Ford, She wore a yellow ribbon ("Elle portait un ruban jaune"), plus connu en France sous le titre La charge héroïque, a largement contribué à cette explication en présentant le ruban jaune comme une tradition de la cavalerie américaine. Dans ce célèbre western de 1949, dont l'action se situe en 1876 dans un fort de l'Ouest américain, sur fond de guerre entre Peaux Rouges et Visages Pâles, la nièce du commandant du fort, interprétée par Joanne Dru, porte dans ses cheveux un ruban jaune, montrant ainsi que son coeur est pris. 

    La collection de rubans : des rubans insignes

     She wore a yellow ribbon

    Le titre français (La charge héroïque) a totalement occulté le motif du ruban jaune

    A ce ruban emblématique répondent les foulards jaunes arborés par certains soldats dans le film (en particulier le capitaine Brittles, alias John Wayne), accessoire qui, par ailleurs, n'est pas une pièce réglementaire de l'uniforme ! Il s'agit simplement d'un effet de mise en scène (le jaune passe bien en Technicolor). L'association couramment faite entre la cavalerie américaine et le foulard jaune pourrait trouver son origine dans un tableau de Frederic Remington, représentant un officier, héros des guerres indiennes.

    La collection de rubans : des rubans insignes

     

    Frederic Remington  Lieutenant Powhatan H. Clarke, Tenth Cavalry (1888)

    Frederic Remington Art Museum

    En réalité, le titre américain du film a été inspiré par une chanson écrite en 1917, pendant la Première guerre mondiale, Round her neck she wears her yeller ribbon ("Autour de son cou elle porte son ruban jaune") :

    Round her neck she wears a yeller ribbon,
    She wears it in winter and the summer so they say,
    If you ask her "Why the decoration?"
    She'll say "It's fur my lover who is fur, fur away.

    Autour de son cou elle porte un ruban jaune
    Il paraît qu'elle le porte hiver comme été, 
    Si vous lui demandez "Pourquoi cette décoration ?"
    Elle répondra "C'est pour mon amour qui est loin, si loin".

    La chanson a été adaptée par Russ Morgan pour les besoins du film de John Ford. She wore a yellow ribbon est la chanson de marche du régiment de cavalerie dans le film.

    La tradition du ruban jaune, porté en signe d'attente du retour d'un amour ou d'un proche, tenu éloigné par la guerre ou la prison, était dès lors établie en Amérique. Elle connut un regain aux Etats-Unis en 1979-1981, lors de la prise des otages de l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran. L'épouse de l'ambassadeur, qui resta prisonnier plus d'un an, attacha un ruban jaune à un arbre devant sa maison. Beaucoup d'Américains imitèrent son geste.

    Lors de la guerre du Golfe, en 1990-1991, les Américains, à nouveau, nouèrent des rubans jaunes devant leur maison ou dans les rues en soutien aux soldats engagés.

    Cette coutume reste toutefois typiquement américaine. Elle fait une petite apparition en France en 2008, pour le soutien des soldats français engagés en Afghanistan. Mais, curieusement, la signification du ruban jaune est parfois détournée : au Japon, depuis l'accident de Fukushima, le ruban jaune est devenu un signe d'opposition à la production d'électricité d'origine nucléaire ; en France, en 2014, le ruban jaune était un symbole de la lutte pour la défense des îles du Morbihan.

    Un ruban rouge en témoignage de solidarité

    Tout droit inspiré du ruban jaune porté en Amérique lors de la guerre du Golfe, voici le ruban rouge, devenu le symbole international de solidarité envers les victimes du virus du sida.  En 1991, Franck Moore, un peintre new-yorkais, a l'idée d'épingler un ruban rouge sur les vêtements, à la fois en souvenir des victimes décédées et comme symbole de solidarité dans la lutte contre le sida.

    Une collection de rubans

    C'est un symbole étudié : le rouge a la couleur du sang ; la forme est celle du symbole de l'infini, mais coupé ; le ruban se porte près du coeur, comme un V inversé, jusqu'au jour où le virus sera vaincu et où le V signifiera la victoire..

    Un ruban bleu en guise de trophée

    Le Ruban bleu, en anglais Blue Riband, a été créé au 19e siècle par les compagnies de navigation transatlantique, pour récompenser le navire le plus rapide du monde. Pour obtenir le Ruban bleu, les compagnies, en particulier la Cunard Line et la White Star Line, se livrèrent à une compétition acharnée sur le trajet transatlantique entre l'Europe et l'Amérique du Nord.

    Jusqu'en 1935 seuls les bateaux à passagers ayant battu la vitesse moyenne pour le trajet d'ouest en est (eastbound), et les navires prenant la route la plus difficile, à contre-courant du Gulf Stream, pour le trajet d'est en ouest (westbound) sont reconnus détenteurs du ruban. Il est représenté par un fanion bleu accroché au maître-mât du navire.

    Le premier navire à recevoir le Ruban bleu est le Sirius, un petit navire gréé en brick, mais propulsé uniquement par la vapeur, qui, parti de Cork, est arrivé à New York le 22 avril 1838, après 18 jours et 14 heures de navigation. La traversée fut mouvementée : par manque de charbon,  on dut brûler tout ce qui pouvait servir de combustible, y compris le mobilier et les mâts !

    Jules Verne s'est servi de cette anecdote dans Le tour du monde en quatre-vingts jours. Pour boucler son périple dans les temps impartis, Phileas Fogg a, en quelque sorte, réquisitionné un cargo dans le port de New York, l'Henrietta, pour foncer sur Liverpool. Mais il n'y a pas assez de charbon pour maintenir la vitesse...

    - Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces débris. »

    On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

    Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les esparres. On abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L'équipage y mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait l'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

    Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la plus grande partie du pont, furent dévorés. L'Henrietta n'était plus qu'un bâtiment rasé comme un ponton.

    Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d'Irlande et du feu de Fastenet.

    Le Sirius ne profitera de son trophée qu'un seul jour ! Le lendemain, le 23 avril 1838, c'est le Great Western, un navire à roue à aubes gréé à quatre mâts, plus grand que le Sirius, et lui aussi propulsé par une machine à vapeur, qui devient le deuxième détenteur du Ruban bleu, récompense qu'il obtiendra à nouveau en 1843. Le Great Western a quitté Bristol plusieurs jours après le départ du Sirius, qu'il aurait devancé si un incendie ne l'avait retardé. Il est arrivé à New York après une traversée en 15 jours 10 heures et 30 minutes.

    La collection de rubans - II Des rubans insignes

    Le Persia arbore fièrement le Ruban bleu :
    le 1er navire à coque d'acier de la Cunard a relié Liverpool à New York en 9 jours et 16 heures en 1855. 

    Le Ruban bleu devient à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle un des enjeux de la concurrence politique, économique et technique des principales puissances mondiales : l'Angleterre et l'Allemagne avant tout, mais aussi, plus modestement, la France, les Etats-Unis et l'Italie. Chaque fois qu'un nouveau paquebot est lancé, les compagnies concurrentes en construisent un plus grand et plus puissant.
    Le Mauretania de la Cunard Line conservera le Ruban bleu, conquis en 1907, 22 ans durant.

    A partir de 1935, le Ruban bleu devient le Hales trophy, ouvert à tous les types de navires, et pour des parcours dans les deux sens. Il est attribué sur la base de la vitesse moyenne, en raison de la diversité des routes maritimes et des points de départ et d'arrivée. 

    La collection de rubans - II Des rubans insignes

     

    Le Hales trophy, un peu kitsch, a remplacé la fière bannière du Ruban bleu en 1935

    Le Normandie, fleuron de la Compagnie générale transatlantique, remporte le Ruban bleu le 3 juin 1935, avec une vitesse moyenne de 30 noeuds. C'est le seul navire français à obtenir cette distinction. Il doit rapidement céder le trophée à son concurrent anglais, le Queen Mary, qui le remporte dès l'été 1936, pour le reprendre en 1937 et le céder de nouveau au Queen Mary. 

    Le dernier paquebot détenteur du Ruban bleu est l’United States en 1952. Depuis, seuls des catamarans ont remporté le Hales trophy.

    Un ruban rouge en signe de récompense

    La Légion d’honneur a été créée le 19 mai 1802 par la volonté du Premier consul, Napoléon Bonaparte, dans un contexte peu favorable. Bonaparte a souhaité rétablir un système de récompenses, inspiré des anciens ordres honorifiques, mais respectueux de l'égalité entre citoyens. Il entendait réunir les Français autour d'un idéal commun d'honneur individuel et d'honneur national, et récompenser aussi bien les mérites des militaires que ceux des civils.

    La collection de rubans - II Des rubans insignes

    Jean Baptiste Debret Première remise des insignes de la Légion d’honneur par Napoléon dans l’église des Invalides, le 15 juillet 1804
    Musée national du château de Versailles

    Les premières décorations ne sont remises que deux ans après la création de l'ordre. Napoléon décore à la fois "ses soldats et ses savants". Toutefois, jusqu'au Second empire, ce sont surtout des militaires qui reçoivent la Légion d'honneur. Mais, sous Napoléon III, la Légion d'honneur reflète la société française et ses diverses activités. 

    Les guerres du 20e siècle entraînent inéluctablement une augmentation des effectifs. Pour ne pas nuire au prestige de la Légion d'honneur, le nombre maximum de décorés vivants est limité depuis 1962 à 125 000 personnes.  Depuis sa création, c'est tout de même près d'un million de personnes qui ont été décorées de la Légion d'honneur. 

    L'insigne est directement inspiré des décorations des ordres abolis de la monarchie (croix de l'Ordre du Saint-Esprit et croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis) : c'est une étoile à cinq rayons doubles émaillés de blanc, les dix pointes boutonnées. Les rayons sont reliés par une couronne, d’argent ou de vermeil suivant le grade, émaillée de vert et composée de feuilles de chêne et de laurier et dont les extrémités inférieures, entrecroisées, sont attachées par un nœud. Le centre de l’étoile présente un médaillon en or avec une tête variant selon les régimes (Cérès, symbolisant la République, Napoléon Ier sous les deux empires, Henri IV sous la Restauration et la monarchie de juillet, Bonaparte, consul, sous la Deuxième République).

    L’étoile est suspendue à une couronne de feuilles de chêne et de laurier émaillée de vert. Au revers, le médaillon porte la devise de l'ordre, Honneur et Patrie, et la date de sa création : 29 floréal an X.

    L’insigne est suspendu à un ruban rouge, qui serait hérité de l’ordre militaire de Saint-Louis, comportant une rosette pour les officiers. En tenue civile, les chevaliers portent à la boutonnière un ruban rouge, les officiers une rosette rouge, les commandeurs une rosette rouge sur demi-nœud en argent, les grands officiers une rosette rouge demi-nœud moitié argent moitié or, et les grands-croix une rosette rouge sur demi-nœud en or.

    Décoré !

    La Légion d'honneur reste une récompense très convoitée. Voici l'exemple de M. Sacrement, raconté avec ironie par Guy de Maupassant :

    Des gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou simplement un désir éveillé, dès qu'ils commencent à parler, à penser.

    M. Sacrement, n'avait, depuis son enfance qu'une idée en tête, être décoré. Tout jeune, il portait des croix de la Légion d'honneur en zinc comme d'autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à sa mère, dans la rue, en bombant sa petite poitrine ornée d'un ruban rouge et de l'étoile de métal.

     Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus que faire, il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune.

    Ils vécurent à Paris comme vivent des bourgeois riches, allant dans leur monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d'un député qui pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division.Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tête de M. Sacrement ne le quittait plus et il souffrait d'une façon continue de n'avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de couleur.

    Les gens décorés qu'il rencontrait sur le boulevard lui portaient un coup au coeur. Il les regardait de coin avec une jalousie exaspérée. Parfois, par les longs après-midi de désoeuvrement il se mettait à les compter. Il se disait : « Voyons, combien j'en trouverai de la Madeleine à la rue Drouot. »

    Et il allait lentement, inspectant les vêtements, l'oeil exercé à distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa promenade il s'étonnait toujours des chiffres : « Huit officiers, et dix-sept chevaliers. Tant que ça ! C'est stupide de prodiguer les croix d'une pareille façon. Voyons si j'en trouverai autant au retour. » Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants pouvait gêner ses recherches, lui faire oublier quelqu'un.

    Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient an Palais-Royal. L'avenue de l'Opéra ne valait pas la rue de la Paix ; le côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche. 

    Ils semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se disait : « Voici des officiers de la Légion d'honneur ! » Et il avait envie de tes saluer.

    Les officiers (il l'avait souvent remarqué) ont une autre allure que les simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu'ils possèdent officiellement une considération plus haute, une importance plus étendue.

    Parfois aussi une rage saisissait M. Sacrement, une fureur contre tous Ies gens décorés ; et il sentait pour eux une haine de socialiste.

    Alors, en rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix, comme I'est un pauvre affamé après avoir passé devant les grandes boutiques de nourriture, il déclarait d'une voix forte : « Quand donc, enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement ? » Sa femme surprise, lui demandait : « Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? »

    Et il répondait : « J'ai que je suis indigné par les injustices que je vois commettre partout. Ah ! que les communards avaient raison ! »

    Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer les magasins de décorations. Il examinait tous ces
    emblèmes de formes diverses, de couleurs variées. Il aurait voulu les posséder tous, et, dans une cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de peuple émerveillé, marcher en tête d'un cortège, la poitrine étincelante, zébrée de brochettes alignées l'une sur l'autre, suivant la forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant comme un astre au milieu des chuchotements admiratifs, dans une rumeur de respect.

    Il n'avait, hélas ! aucun titre pour aucune décoration.

    Il se dit : « La Légion d'honneur est vraiment par trop difficile pour un homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j'essayais de me faire nommer officier d'académie ! »

    Mais il ne savait comment s'y prendre. Il en parla à sa femme qui demeura stupéfaite.
    « Officier d'académie ? Qu'est-ce que tu as fait pour cela ?»

    Il s'emporta : « Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche justement ce qu'il faut faire. Tu es stupide par moments. »

    Elle sourit : « Parfaitement, tu as raison. Mais je ne sais pas, moi ! »

    Il avait une idée : « Si j'en parlais au député Rosselin, il pourrait me donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n'ose guère aborder cette question directement avec lui. C'est assez délicat, assez
    difficile ; venant de toi, la chose devient toute naturelle. »

    Mme Sacrement fit ce qu'il demandait. M. Rosselin promit d'en parler au ministre. Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui répondre qu'il fallait faire une demande et énumérer ses titres.
    Ses titres ? Voilà. Il n'était pas même bachelier.

    II se mit cependant à la besogne et commença une brochure traitant : « Du droit du peuple à l'instruction.» Il ne la put achever par pénurie d'idées.

    Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs successivement. Ce fut d'abord : « L'instruction des enfants par les yeux. » Il voulait qu'on établît dans les quartiers pauvres des espèces de théâtres gratuits pour les petits enfants. Les parents les y conduiraient dès leur plus jeune âge, et on leur donnerait là, par le moyen d'une lanterne magique, des notions de toutes les connaissances humaines. Ce seraient de véritables cours. Le regard instruirait le cerveau, et les images resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour ainsi dire visible la science.

    Quoi de plus simple que d'enseigner ainsi l'histoire universelle, la géographie, l'histoire naturelle, la botanique, la zoologie, l'anatomie, etc., etc. ?

    Il fit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député, dix à chaque ministre, cinquante
    au président de la République, dix également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de province.
    Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que l'État fît promener par les rues des petites voitures pleines de livres, pareilles aux voitures des marchands d'oranges. Chaque habitant aurait droit à dix volumes par mois en location, moyennant un sou d'abonnement.

    « Le peuple, disait M. Sacrement, ne se dérange que pour ses plaisirs. Puisqu'il ne va pas à l'instruction, il faut que l'instruction vienne à lui, etc. »

    Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. Il adressa cependant sa demande. On lui répondit qu'on prenait note, qu'on instruisait. Il se crut sûr du succès ; il attendit. Rien ne vint.

    Alors il se décida à faire des démarches personnelles. Il sollicita une audience du ministre de l'Instruction publique, et il fut reçu par un attaché de cabinet tout jeune et déjà grave, important même, et qui jouait, comme d'un piano, d'une série de petits boutons blancs pour appeler les huissiers et les garçons de l'antichambre ainsi que les employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire était en bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux.

    Et M. Sacrement se remit à l'oeuvre.

    M. Rosselin, le député, semblait maintenant s'intéresser beaucoup à son succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques excellents. Il était décoré d'ailleurs, sans qu'on sût quels motifs lui avaient valu cette distinction.

    Il indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le présenta à des Sociétés savantes qui s'occupaient de points de science particulièrement obscurs, dans l'intention de parvenir à des honneurs. Il le patronna même au ministère.

    Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant la main : «Je viens d'obtenir pour vous une grande faveur. Le comité des travaux historiques vous charge d'une mission. Il s'agit de recherches à faire dans diverses bibliothèques de France. »
    Sacrement, défaillant, n'en put manger ni boire. Il partit huit jours plus tard.

    Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des bibliothécaires.

    Or, un soir, comme il se trouvait à Rouen, il voulut aller embrasser sa femme qu'il n'avait point vue depuis une semaine ; et il prît le train de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui.

    Il avait sa clef. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout heureux de lui faire cette surprise. Elle s'était enfermée, quel ennui ! Alors il cria à travers la porte : « Jeanne, c'est moi ! »

    Elle dut avoir grand-peur, car il l'entendit sauter du lit et parler seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette, l'ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une course rapide,
    nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries sonnaient. Puis, enfin, elle demanda : « C'est bien toi, Alexandre ? »

    Il répondît : « Mais oui, c'est moi, ouvre donc ! »

    La porte céda, et sa femme se jeta sur son coeur en balbutiant : « Oh ! quelle terreur ! quelle surprise, quelle joie ! »

    Alors, il commença à se dévêtir, méthodiquement, comme il faisait tout. Et il reprit sur une chaise, son pardessus qu'il avait l'habitude d'accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La boutonnière portait un ruban rouge !

     Il balbutia : « Ce... ce... ce paletot est décoré ! »
     Alors sa femme, d'un bond, se jeta sur lui, et lui saisissant dans les mains le vêtement : « Non... tu te trompes... donne-moi ça.»

    Mais il le tenait toujours par une manche, ne le lâchant pas, répétant dans une sorte d'affolement :
    « Hein ?... Pourquoi ?... Explique-moi ?... A qui ce pardessus ?... Ce n'est pas le mien, puisqu'il porte la Légion d'honneur ? »

    Elle s'efforçait de le lui arracher, éperdue, bégayant : « Écoute...écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... c'est un secret... écoute. »

    Mais il se fâchait, devenait pâle : « Je veux savoir comment ce paletot est ici. Ce n'est pas le mien. »

    Alors, elle lui cria dans la figure : « Si, tais-toi, jure-moi... écoute... eh bien ! tu es décoré ! »

    Il eut une telle secousse d'émotion qu'il lâcha le pardessus et alla tomber dans un fauteuil.

    « Je suis... tu dis... je suis... décoré.

    - Oui... c'est un secret, un grand secret... »

    Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux, et revenait vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit : « Oui, c'est un pardessus neuf que je t'ai fait faire. Mais j'avais juré de ne te rien dire. Cela ne sera pas officiel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu'à ton retour. C'est M. Rosselin qui a obtenu ça pour toi... »

    Sacrement, défaillant, bégayait : « Rosselin .. décoré... Il m'a fait décorer... moi... lui... Ah !... »

    Et il fut obligé de boire un verre d'eau.

    Un petit papier blanc gisait par terre, tombé de la poche du pardessus. Sacrement le ramassa, c'était une carte de visite. Il lut : « Rosselin - député. »

    « Tu vois bien », dit la femme.

    Et il se mit à pleurer de joie.

    Huit jours plus tard l'Officiel annonçait que M. Sacrement était nommé chevalier de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels.

    Guy de Maupassant, Décoré ! in Contes et nouvelles

    Un ruban violet en signe de distinction

    Les Palmes académiques ont été créées par Napoléon Ier en 1808, pour honorer les membres éminents de l'Université (lycées compris). Les titres d'officier d'université ou d'officier d'académie étaient donnés de droit et  à titre honorifique, selon les fonctions exercées, et concrétisés par un insigne brodé en fil violet sur feutrine noire, cousu sur la robe de professeur. 

    Sous le Second empire, les palmes sont brodées sur un ruban de moire noire ou violette.

    A partir de 1866, les Palmes académiques deviennent une décoration pour honorer des membres de la communauté éducative, enseignants ou non. L'insigne devient une médaille métallique composée d'une branche de laurier et d'une branche d'olivier, suspendue à un ruban de moire violette.  

    En 1955 sont créés les grades de chevalier, officier et commandeur, mettant fin aux titres d'officier d'académie ou d'officier de l'instruction publique. Désormais, les deux rameaux de la médaille sont identiques. On ne sait d'ailleurs pas très bien si c'est du laurier ou de l'olivier....

    La collection de rubans - II Des rubans insignes

    Rêve de palmes

    La 'violette' a eu, et a peut-être encore, un prestige certain. Georges Courteline en fait une démonstration satirique, dans Messieurs les Ronds-de-cuir, un court roman brocardant l'administration à la fin du 19e siècle. Il y décrit la vie des employés de la direction des Dons et legs, un service très périphérique, renvoyé de ministère à ministère au gré des changements de gouvernements, et où règne l'incurie. M. Sainthomme est un expéditionnaire zélé qui se charge volontiers du travail de ses collègues dans l'espoir d'être décoré du ruban violet d'officier d'académie : 

    Sainthomme, les rares moments où il n’était pas au bureau, baladait sa morne figure imperturbablement sereine, son importance de personnage chargé d’une mission officielle, et les rides multiples d’un front qu’avait ravagé à la longue le sourd travail des hantises opiniâtres. Car cette âme avait son secret, cette vie avait son mystère : l’ambition (depuis des années qui lui pesaient comme des siècles) caressée par cet imbécile de  se voir élevé, un jour, à la dignité d’officier d’académie !… Et en son assoiffement d’honneurs exaspéré de déceptions, sous le coup du labeur incessant d’une idée fixe tournée à la monomanie, il en était venu à cette extrémité : considérer le genre humain comme une grande famille unie, que, seulement, divisait le mixte terrain de « ses palmes ». D’où, pour lui, deux groupes bien distincts : le groupe ami, exclusivement préoccupé de les lui faire obtenir ; le groupe adverse, tout au souci de discréditer ses mérites et de compromettre ainsi ses chances à la distinction flatteuse qu’il convoitait.

    La mort brutale de M. de La Hourmerie, le chef de bureau, égorgé par Letondu, l'employé fou, va fournir l'occasion à chacun de satisfaire ses ambitions. Vient le tour de M. Sainthomme :

    « – Fort bien, Approchez-vous, je vous prie ; car j’ai aussi à vous communiquer des nouvelles qui vous intéressent. Il y aurait superfétation de ma part, monsieur Sainthomme, à venir rappeler ici de tels états de service que votre humilité, encore qu’excessive, n’a pu en obscurcir l’éclat. L’heure a enfin sonné pour moi de leur rendre publiquement hommage. Que dis-je, moi ?… l’État, plutôt !… la République, que je représente, et qui, avide de vous donner un gage, mais un gage magnifique, de sa satisfaction, vous laisse le soin de vous décerner vous-même une récompense à votre goût. Une somme de trois cents francs reste libre, et aussi un ruban violet d’officier d’Académie, qu’a mis à ma disposition M. le directeur des Beaux-Arts… Veuillez choisir. Sub judice lis est. Ma décision est aux ordres de la vôtre. »

    C’est ainsi que discourut cet homme comparable à nul autre en l’art de passer de la pommade, et  une vision surgit devant les yeux de Sainthomme. Non la vision de son triste chez soi, empli des rugissements aigus du dernier-né, des plaintes de la ménagère mêlées au bruit sec des béquilles butant contre des pieds de chaise, mais l’éblouissement d’une aurore, son apothéose glorieuse quand il irait promener son ruban par les petites rues de Grenelle, au milieu du murmure flatteur des gens qui font halte sur place et se demandent les uns aux autres : « Quel est donc cet homme distingué qui a les palmes académiques ? » Il demeura muet. Simplement, entre son pouce et son index, il pinça le revers crasseux de son veston, tandis que, d’une œillade discrète, il signalait à M. Nègre sa boutonnière vierge de palmes.

    Celui-ci comprit.

    Il sourit.

    — L’arrêté sera signé ce soir. Mes compliments, mon cher collègue.

    Courteline Messieurs les ronds-de-cuir (1893)

     

     


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    Jeudi 22 Octobre 2015 à 19:18
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