• L'automne dans le Trièves

    L'action du roman de Jean Giono, Un roi sans divertissement, se déroule dans la région du Trièves, dans les Alpes, entre les massifs du Vercors et du Dévoluy, à la limite des Hautes-Alpes, de l'Isère et de la Drôme.

    Giono y décrit la forêt magnifiée par un automne opulent, un souvenir de vacances qu'il glisse subrepticement dans son intrigue.

    L'automne dans le Trièves

    L'automne dans le Trièves

    Je suppose que vous savez où l'automne commence ? Il commence exactement à 235 pas de l'arbre marqué M 312, j'ai compté les pas.

    Vous êtes allé au col La Croix? Vous voyez la piste qui va au lac du Lauzon ? A l'endroit où elle traverse les prés à chamois en pente très raide; vous passez deux crevasses d'éboulis assez moches; vous arrivez juste sous l'aplomb de la face ouest du Ferrand. Paysage minéral, parfaitement tellurique : gneiss, porphyre, grès, serpentine, schistes pourris. Horizons entièrement fermés de roches acérées, aiguilles de Lus, canines, molaires, incisives, dents de chiens, de lions, de tigres et de poissons carnassiers. De là, à votre gauche, piste pour les cheminées d'accès du Ferrand : alpinisme, panorama. A votre droite, traces imperceptibles dans des pulvérisations de rochasses couvertes de diatomées. Suivre ces traces qui contournent un épaulement et, dans un creux comme un bol de faïence, trouver le plus haut quadrillage forestier; peut-être deux cents arbres avec, à l'orée nord, un frêne marqué au minium M 312. Là-bas devant, et à deux cent trente-cinq pas, planté directement dans la pente de la faïence, un autre frêne. C'est là que l'automne commence.

    C'est instantané. Est-ce qu'il y a eu une sorte de mot d'ordre donné, hier soir, pendant que vous tourniez le dos au ciel pour faire votre soupe ? Ce matin, comme vous ouvrez l'œil, vous voyez mon frêne qui s'est planté une aigrette de plumes de perroquet jaune d'or sur le crâne. Le temps de vous occuper du café et de ramasser tout ce qui traîne quand on couche dehors et il ne s'agit déjà plus d'aigrette, mais de tout un casque fait des plumes les plus rares : des rosés, des grises, des rouille. Puis, ce sont des buffleteries, des fourragères, des épaulettes, des devantiers, des cuirasses qu'il se pend et qu'il se plaque partout ; et tout ça est fait de ce que le monde a de plus rutilant et de plus vermeil. Enfin, le voilà dans ses armures et fanfreluches complètes de prêtre-guerrier qui frottaille de petites crécelles de bois sec.

    M 312 n'est pas en reste. Lui, ce sont des aumusses qu'il se met; des soutanes de miel, des jupons d'évêques, des étoles couvertes de blasons et de rois de cartes. Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guêtrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s'enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. Le temps de les voir faire et déjà les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c'est d'abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison : du bariolage barbare des murs; puis, vous voyez en bas cette conque d'herbe qui n'était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d'or, les mineurs d'ocré, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt ; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d'automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amélanchiers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des trembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs.

    Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec ces enduits qui facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L'Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire rosé satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été, à l'heure où Vénus était douce comme un grain d'orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s'entassent les blocs compacts d'une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d'inquiétantes constructions : tels sont les sujets de méditation proposés par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l'ombre de petites crécelles de bois sec.

    La marque au minium sur le tronc du premier arbre, détail trivialement réaliste, semble avoir donné, avec sa couleur flamboyante, le signal d'une grande mascarade de carnaval. Les arbres de la forêt endossent des costumes théâtraux extraordinaires et hétéroclites :

    • l'un devient un prêtre-guerrier, accumulant des accessoires militaires spectaculaires :
      la buffleterie désigne les bandes et courroies de cuir qui servaient au soldat à porter ses armes et son fourniment
      la fourragère est une décoration en forme de cordelette portée sur l'uniforme
      le devantier surprend : il s'agit en principe d'un tablier de femme. 
    • l'autre est un prince de l'Eglise, paré de vêtements sacerdotaux hétéroclites :
      l'aumusse est un capuchon de fourrure, couvrant la tête et les épaules, qui pouvant se porter plié sur le bras ; c'est un attribut distinctif des chanoines

    • les arbres de la forêt se travestissent à leur tour, devenant des personnages exotiques et barbares :
      les houseaux sont des jambières de toile ou de cuir, pièces de vêtements de travail.

     

     


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