• En suivant le fil : les tissus nous invitent au voyage

    Dans quelle contrée du monde, et en quel temps, est né un jour le textile, utilisation ingénieuse par les hommes de fibres animales ou végétales aux fins de se vêtir et de se couvrir ? 

    On sait aujourd'hui qu'on filait déjà le lin et la laine de chèvre il y a 34 millénaires (en Géorgie). Ces fils torsadés ont probablement servi à produire des textiles, en particulier pour la fabrication de vêtements. Où qu'ils aient été inventés pour la première fois, le textile et ses diverses techniques de fabrication (tissage, tricot, dentelle ou feutrage) se sont largement propagés à travers toutes les civilisations, les tissus constituant sans doute des produits d'échange et de commerce.

    Les tissus eux-mêmes portent le nom de lieux proches ou lointains, qui rappellent les routes commerciales qu'ils ont autrefois suivies pour transmettre au loin la renommée des artisans du textile.

     

     

    De Nîmes à San Francisco, en passant par Gênes : le blue jean

    Le blue jean, tissu devenu lui-même le nom d'un vêtement mythique, est représentatif de ces tissus voyageurs : le périple des techniques et des noms rend son histoire parfois confuse et difficile à 'démêler'.

    En suivant le fil : les tissus nous invitent au voyage

    Le denim

    La ville de Nîmes, en Provence, produisait depuis le Moyen Âge des toiles bon marché à armure de serge, dont les fils de chaîne et les fils de trame pouvaient être teints de couleurs différentes. A l'origine, ces toiles étaient à base de laine et de soie mélangées. Leur renommée était importante : on dit que les voiles du navire amiral avec lequel Christophe Colomb 'inventa' l'Amérique en 1492 étaient de toile de Nîmes ! Le navire, qu'il s'agisse d'une caravelle ou d'une caraque, et qu'il ait été nommé Gallega ou Santa Maria (les historiens ne sont pas tous d'accord sur ces points...) aurait été construit en Galice (Les étoffes - Dictionnaire historique, Ed. de l'amateur).

    L'exil des négociants protestants nîmois, après la révocation de l'édit de Nantes, contribua à la diffusion des toiles de Nîmes dans le monde. En échange, ils introduisirent à Nîmes, au 18e siècle, le coton et l'indigo américains.  Au cours des 18e et 19e siècles, de grandes manufactures textiles se développèrent à Nîmes, qui connut alors un essor économique important. On y produisait désormais une toile sergée de coton de 2 ou de 3 (l'armure du sergé consiste à déplacer d'un ou plusieurs fils tous les points de liage à chaque passage de la trame, créant un effet de sillons obliques), très solide, à effet de chaîne teint en fil, bleu d'indigo ou brun, croisé d'une trame écrue ou blanchie. 

    Les bleus de travail de Californie

    En 1853, en pleine ruée vers l'or, Levi Strauss, un marchand de tissus d'origine bavaroise installé à San Francisco, se met à confectionner des vêtements de travail dans l'épaisse toile de bâche marron, vendue comme toile de tente aux conquérants de l'Ouest. Il fabrique d'abord des salopettes, un vêtement de travail classique, puis des pantalons dont les poches et certaines coutures sont renforcées par des rivets de cuivre. Ce sont là les innovations qui feront son succès. La toile de bâche brune est vite remplacée par une toile denim, originaire du sud de la France, tout aussi résistante, mais aux fils de chaîne teints en bleu par des bains d'indigo. Le denim, nom sous lequel est désormais connue la toile originaire de Nîmes, est le tissu exclusif des jeans Levi Strauss dès 1860. Mais Nîmes ne conserva pas l'exclusivité de la production : le denim est produit aux Etats-Unis même, en particulier par l'Amoskeag Manufacturing Company, dans le New Hampshire, puis par la filature Cone à Greensboro, qui deviendra le producteur exclusif de Levi Strauss en 1922.

    Les waist overalls (telle était la première dénomination de ces pantalons) de la firme Levi Strauss & Co connurent un beau succès. Il s'agissait bel et bien de vêtements de travail. Outre le tissu denim et les rivets de cuivre, ils étaient caractérisés par une coupe large, une poche unique au dos, une martingale pour serrer la taille, des boutons pour les bretelles, des surpiqûres en lin orange (assorties à la couleur des rivets !) et une poche à gousset, seule concession à l'élégance.

    Très vite, les pantalons Levi Strauss furent imités. En 1920, la marque Can't Bust'Em lança un modèle dénommé Frico Jeens. C'est désormais sous la dénomination jeans que le pantalon riveté bleu poursuivra sa carrière internationale.

    Et Gênes dans tout cela ?

    L'appellation consacrée jean ou jeans, qui désigne désormais le pantalon que nous portons tous et, parfois, le tissu lui-même, nous ramène ainsi à Gênes, que nous avions un peu perdue de vue. 

    La république maritime de Gênes produisait une toile de coton et de lin réputée, exportée dans toute l'Europe et particulièrement appréciée en Angleterre dès le 16e siècle. Connue sous le nom de toile de Gênes ou toile d'Ulm (pourquoi Ulm ?), ou encore futaine de Gênes, son nom s'anglicisa en holmes et, surtout, en jeane ou jean. Il s'agissait d'un sergé de 2 à effet en chaîne parfois double, robuste et peu coûteux. La chaîne était teinte en bleu et la trame était de fil blanc. Ce tissu a servi à confectionner des pantalons de marins, des vêtements bon marché, des toiles de tente et, surtout, des voiles de navire.

    Au 17e siècle, le Maestro della tela jeans a représenté sur ses toiles d'humbles personnages vêtus de futaine de Gênes, comme ce petit mendiant :

    Une invitation au voyage 

    Petit mendiant avec une part de tourte, Maestro della tela jeans, 17e siècle
    Galerie Canesso

    Anecdotiquement, on retrouve la toile de Gênes, teinte en bleu indigo, comme support de peinture. Toutefois, cette toile n'est pas un sergé de coton et de lin, mais une toile de lin à armure simple.

    Une invitation au voyage 

    Passion du Christ, 1538 (musée diocésain de Gênes) : peinture sur toile de Gênes

    C'est en essayant de reproduire ce tissu que les tisserands de Nîmes auraient créé et développé une autre toile, la fameuse toile de Nîmes ou denim évoquée plus haut. Cette toile de Nîmes aurait elle-même été réexportée vers Gênes ! La boucle est bouclée.

    C'est ainsi qu'est né le blue-jean, devenu emblématique de notre société contemporaine. 

    T'as l'même blue-jean que James Dean,
    t'arrête ta frime !
    j'parie qu'c'est un vrai Lévi Strauss,
    il est carrément pas craignoss,
    viens faire un tour derrière l'église,
    histoire que je te dévalise
    à grands coups de ceinturon ! 

    Renaud, Laisse béton

    1083 km

    Pour conclure ce petit billet sur le jean, retournons en France, avec un clin d'oeil à la marque 1083.

    En 2012, Thomas Huriez entreprend de relocaliser en France métropolitaine des ateliers de confection et lance le projet 1083 : il s'agit du nombre de kilomètres séparant les deux villes les plus éloignées de l'hexagone, Menton, dans les Alpes-Maritimes, et Porspoder, dans le Finistère. Le défi consiste à fabriquer en France, par conséquent à moins de 1083 kilomètres du consommateur français, des chaussures et des jeans "éco-conçus".  Défi presque réussi. Si le tissu des jeans, un véritable denim inspiré par le sergé de Nîmes, est bien tissé en France, avec du fil teint en France, et si les jeans sont bien confectionnés en France, le coton bio a été cultivé en Turquie ou en Tanzanie et le fil a été filé, parfois en France, mais aussi en Belgique et en Grèce. Au final, on peut acheter un jean de qualité, fabriqué essentiellement en France, pour 89 €.

    De la côte de Coromandel aux Antilles, en passant par Rouen : le madras

    Né en Inde

    Suivons la route des Indes pour nous rendre à l'ancienne Madras, en Inde du sud, sur le golfe du Bengale. Madras a été fondée en 1639, à partir d'un village de pêcheurs, par la British East India Company (Compagnie britannique des Indes orientales), dont elle était un des premiers avant-postes. Madras est devenue aujourd'hui, depuis 1996, Chennai, capitale de l'état de Tamil Nadu, le "pays des Tamouls".

    Madras a donné son nom à une mousseline de coton très fine, à carreaux irréguliers, à chaîne en soie et trame en coton. A l'origine, ce tissu était tissé de fibres de bananier ! Puis le le coton, plus solide, a remplacé le bananier. Peut-être le madras est-il en réalité originaire de Pulicat, ou Palicat, près de Madras, qui produisait des 'mouchoirs de Paliacate'.

    Par extension, le nom madras a été donné également au mouchoir des Indes, carré de tissu servant de fichu. Quelques différences existaient entre tissu et mouchoir : le tissu était tissé de fils plats, de coloris vifs et variés ; le mouchoir, plus terne, était tissé de fils retors d'Angleterre. 

    Imité en Normandie

    Finalement, le nom 'madras' devient un nom générique sous lequel s’exportaient de nombreux produits textiles du sud-est de l'Inde, dans la région de Pondichéry.

    Les entreprises françaises vont s'inspirer des tissus indiens et produire désormais leur propre madras : bien loin de l’Inde, un tissu dénommé madras est tissé au 18e siècle dans la campagne française, notamment autour de Rouen. Il s'agit d'une étoffe légère de coton, peinte ou imprimée. Le marché est inondé de madras et le prix du madras chute. Le madras se démocatise.

    Le dictionnaire de la conversation et de la lecture, un dictionnaire encyclopédique publié entre 1832 et 1851, dresse un état de la production du madras en France dans la première moitié du 19e siècle : 

    Madras (étoffe). On nomme madras une étoffe légère portant une demie aune, deux-tiers et jusqu’à trois quart d’aune, et servant le plus ordinairement aux femmes pour fichu de tête ou petit mouchoir du cou. Les plus beaux madras remplacent aussi quelques fois  les foulards pour hommes, dont ils imitent assez l’éclat et le brillant. Les madras sont des tissus de coton, uni, ras, imprimé ordinairement à carreaux ; le tissage en est fait à la mécanique. Le nom de madras vient que les premiers nous sont parvenus de Madras, villes des Indes, situé sur la Côte de Coromandel, et où se faisait un grand commerce de ces sortes d’étoffes. C’était jadis sous le nom de madras que s’exportait tous les produits de Masulipatnam, Pondichéry, Karikal et autres villes voisines. 

    Aujourd’hui, ces étoffes se fabriquent en abondance en France, mais plus particulièrement à Rouen ; on en tire aussi beaucoup de l’Alsace. De tous les madras de France, les meilleurs sont ceux de Rouen. Ce fut M. Talon qui apporta dans cette ville l’invention de cette étoffe, et il dut à la fabrique qu’il y établit une rapide et brillante fortune. Il est vrai alors que les madras à cause de leur rareté se vendaient très cher, et que M. Talon n’avait pas à lutter contre la concurrence. Maintenant, les madras sont très communs. Il en est bien peu qui nous arrive directement des Indes. On vend des madras depuis 20 et 25 sous jusqu’à 3 et 4 francs ; ceux de 20 et 25 sous se déteignent et sont d’une bien faible qualité. Les madras font parties des diverses toiles de coton peintes et imprimées ; mais dans le madras, le trait seul est imprimé, et tout l’intérieur est fait au pinceau. Plusieurs de nos fabriques sont presque parvenues à  la ténacité des couleurs de l’Orient, ce qui dépend principalement des préparations que reçoit le tissu et de la nature des mordants qui y sont appliqués. A Paris, il se fait grand débit de madras chez les marchands de rouenneries, de nouveautés, et même dans les boutiques dites de mercières. Parmi les gens de la campagne, l’humble madras, c’est le cachemyr superbe de la ville. C’est à tort que l’on donne souvent le nom de madras au gros de Naples à carreaux, dit gros de Naples écossais ; il n’y a rien de commun entre ces étoffes que leur ressemblance extérieure, car tandis que les madras sont en coton, le gros de Naples est un tissu de soie dont la chaîne et la trame sont beaucoup plus forte. 

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    Du madras aux Antilles

    Porté aux Antilles

    Il semble que le nom 'madras' soit apparu dans la langue française vers la fin du 18e siècle. Mais c'est sans doute dès le 17e siècle que le tissu et le mouchoir ont été importés aux Antilles, anglaises et françaises, à l'île Maurice et à la Réunion.

    Encouragé par l'industrialisation et la démocratisation de ce type d'étoffe, le madras est devenu le tissu des tenues traditionnelles des femmes créoles, qui nouaient un fichu coloré sur la tête. En effet, les esclaves, ne pouvant porter des tenues identiques à celles des maîtres, adoptèrent un mouchoir pour se confectionner une coiffe. 

    Selon la tradition, la façon de nouer sa coiffe est censée indiquer la disponibilité amoureuse :   

    Une pointe : "mon coeur est libre"
    Deux pointes : "mon coeur est engagé mais vous pouvez tenter votre chance
    Trois pointes : "mon coeur est pris"
    Quatre pointes : "il y a de la place pour qui le désire"

    En suivant le fil : les tissus nous invitent au voyage

     

    Le mouchoir coûtait deux fois moins cher que le tissu. Pour rendre ses couleurs plus gaies, on le soumettait à une opération de calendage, consistant à peindre les parties roses (croisement de fils rouges et de fils blancs) par un mélange de gomme et de jaune de chrome.

    Plusieurs sites guadeloupéens affirment que le madras est arrivé sur l'île il y a un siècle et demi seulement, apporté par les Indiens venus fournir de la main d'oeuvre dans les plantations, après l'abolition de l'esclavage proclamée en 1848. 

    C'est inexact : l'Aurélie, amenant les premiers engagés Indiens, a accosté en Guadeloupe en décembre 1854. Or on sait que le madras était déjà à cette époque porté par les créoles. 

    La célèbre chanson Adieu foulard, adieu madras l'atteste. Cette chanson, intitulée à l'origine Les Adieux d’une Créole, daterait de 1769. On l'attribue à François Claude de Bouillé, gouverneur de la Guadeloupe de 1769 à 1771 et cousin du marquis de La Fayette. 

    Adieu foulard, adieu madras,
    Adieu grain d'or, adieu collier choux,
    Doudou an mwen ki ka pati
    Hélas, hélas cé pou toujou.
    Doudou an mwen ki ka pati
    Hélas, hélas cé pou toujou.
    Bonjour, monsieur le Capitaine,
    Bonjour monsieur le Commandant.
    Mwen vini fè an ti pétition
    Pou ou laissé doudou mwen ba mwen.
    Mwen vini fè an ti pétition
    Pou ou laissé doudou mwen ba mwen.
    Hélas, hélas, mademoiselle
    Il est déjà un peu trop tard
    Le navire est sur la bouée
    Dans un instant il va appareiller.
    Le navire est sur la bouée
    Dans un instant il va appareiller.
    Adieu foulard, adieu madras,
    Adieu grain d'or, adieu collier choux,
    Doudou an mwen ki ka pati
    Hélas, hélas cé pou toujou.
    Doudou an mwen ki ka pati
    Hélas, hélas cé pou toujou.

    Le blog de Myriam Alamkan, consacré à l'histoire et au patrimoine de la Caraïbe, fait le point sur l'histoire antillaise du madras.

     

     

     

     


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