• Des arbres tutélaires : Ulysse et les oliviers

    L'arbre tutélaire d'Ulysse est, c'est bien naturel, l'olivier.

    Ulysse naufragé

    Après bien des péripéties, Ulysse, malmené par Poséidon qui le poursuit de sa colère, vient s'échouer sur le rivage de la Phéacie. 

    Nous sommes à la fin du chant V de l'Odyssée. Ce qu'ignore encore Ulysse, c'est que ses malheurs s'achèvent ici. Bientôt, il sera secouru par Nausicaa, la fille du roi des Phéaciens. Ses hôtes vont lui procurer un navire, qui lui permettra de rentrer enfin à Ithaque. 

    En attendant, Ulysse n'est pour l'heure qu'un malheureux naufragé, rejeté sur le rivage de l'embouchure d'un fleuve côtier, nu et épuisé, pitoyable. Il puise dans ses dernières forces pour chercher un abri pour la nuit.  

    ULYSSE. — Malheureux que je suis ! que vais-je encor souffrir ?... quel est ce dernier coup ?... Si je reste à veiller sur le bord de ce fleuve, quelle nuit angoissée ! et quand me saisiront le mauvais froid de l'aube et la rosée qui trempe, gare à la défaillance qui, me faisant pâmer, m'achèvera le cœur ! il s'élève des eaux une si froide brise avec le petit jour !... Mais gravir le coteau vers les couverts du bois, pour me chercher un lit au profond des broussailles ! une fois réchauffé, détendu, si je cède aux douceurs du sommeil, ah ! je crains que, des fauves, je ne devienne alors la pâture et la proie !

     

    Tout compté, le meilleur était d'aller au bois qui dominait le fleuve. Au sommet de la crête, il alla se glisser sous la double cépée d'un olivier greffé et d'un olivier franc qui, nés du même tronc, ne laissaient pénétrer ni les vents les plus forts ni les brumes humides ; jamais la pluie ne les perçait, de part en part, tant leurs branches serrées les mêlaient l'un à l'autre.

     

    Ulysse y pénétra ; à pleines mains, il s'entassa un vaste lit, car les feuilles jonchaient le sol en telle couche que deux ou trois dormeurs auraient pu s'en couvrir, même au temps où l'hiver est le plus rigoureux. A la vue de ce lit, quelle joie eut au cœur le héros d'endurance ! S'allongeant dans le tas, cet Ulysse divin ramena sur son corps une brassée de feuilles... Au fond de la campagne, où l'on est sans voisins, on cache le tison sous la cendre et la braise, afin de conserver la semence du feu, qu'on n'aura plus à s'en aller chercher au loin, Sous ses feuilles Ulysse était ainsi caché, et, versant sur ses yeux le sommeil, Athéna, pour chasser au plus tôt l'épuisante fatigue, lui fermait les paupières.

     

     Odyssée, chant V, traduction Victor Bérard

    Au creux de l'arbre

    Paul Emile Colin : Ulysse s'endort au pied d'un olivier à double tronc

    Cette scène me paraît étrange et pleine de mystère : que signifient ces deux arbres, l'un sauvage, l'autre cultivé, sortant de la même souche, qui s'unissent pour offrir une protection douillette au héros ? quels sont le sens et la portée de ces précisions botaniques ?

    Olivier, olivier franc, olivier sauvage... : questions de vocabulaire

    Le texte grec les présentent ainsi : ἐξ ὁμόθεν πεφυῶτας· ὁ μὲν φυλίης, ὁ δ᾽ ἐλαίης.

    Mot à mot, il s'agit d'arbres "ayant poussés de la même origine, l'un un olivier sauvage, l'autre un olivier".

    On traduit généralement φυλίη par 'olivier franc' ou par 'olivier sauvage'. Ce n'est pourtant pas exactement la même chose : un arbre franc est un arbre issu de semis. Cela ne signifie pas qu'il est sauvage : il peut très bien s'agir d'un arbre cultivé. Il peut servir lui-même de porte-greffe.

    Le dictionnaire grec-français de Bailly propose de traduire par 'olivier sauvage', ou éventuellement par 'nerprun'. Mais le nerprun, ou bourdaine, est une espèce d'arbustes tout à fait distincte de celle de l'olivier, et ne pourrait pas se concevoir pour évoquer une souche unique. 

    Des arbres tutélaires

    Nerprun commun ou bourdaine

    En grec moderne, φυλίη désigne la filaire à grandes feuilles,  Phillyrea latifolia.

    Des arbres tutélaires 

    La filaire à grandes feuilles et ses fruits 

    La filaire, ou alavert, est un arbuste de la garrigue méditerranéenne, de la famille des oléacées, que l'on peut confondre en effet avec l'olivier européen à cause de ses fruits, ou même avec le nerprun. 

    Bien que la filaire et l'olivier n'appartiennent pas au même genre, la filaire est proche de l'olivier. Mais, là encore, il s'agit bien d'une espèce distincte, qui ne peut a priori avoir une racine commune.

    Il me semble que l'on pourrait rendre φυλίη par 'oléastre', et cela bien que oléastre ait été donné par ailleurs pour traduire un autre mot grec,  ἀγριέλαιος (littéralement 'olivier sauvage'). Le Bailly, toutefois, renvoie dos à dos φυλίη et ἀγριέλαιος, les traduisant de manière équivalente par 'olivier sauvage'. Nous reviendrons sur cette question un peu plus loin. 

    L'oléastre, ou olivier non cultivé (Olea europaea subsp. euroapaea var. sylvestris), est un arbre originaire d'Afrique du Nord, qui se serait installé dans la zone méditerranéenne européenne. Il présente un aspect buissonnant, des branches épineuses et de petits fruits à noyaux, noirs à maturité.

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    Oléastre

    Il semble que l'oléastre fasse l'objet d'études approfondies depuis assez peu de temps.
    Il est établi que l'oléastre a été exploité, pour ses fruits et son bois, avant l'Antiquité. L'olivier et ses variétés cultivées (cultivars) descendent apparemment bien de l'oléastre. Olivier et oléastre ont en commun des feuilles persistantes lancéolées, à reflets argentés.

    Il existe trois cas d'oliviers à l'état sauvage :

    • l'oléastre vrai, qui n'a pas d'ancêtre domestiqué
    • l'olivier féral, qui descend d'oliviers cultivés 
    • l'olivier cultivé à l'abandon : il a l'aspect de l'oléastre, bien qu'il appartienne à une variété cultivée ou ayant été cultivée.

    L'oléastre sert de porte-greffe à de nombreux cultivars d'oliviers. Cette pratique facilite l'implantation de variétés fragiles qui ne s'adapteraient pas au sol ou qui seraient sensibles à certaines maladies. La pratique de la greffe sur des rejets de vieilles souches d'oléastres permet d'utiliser un fort enracinement existant et adapté au terroir. 

    C'est probablement le cas de l'olivier d'Ulysse : il est vraisemblable qu'il s'agisse bien d'un oléastre, de la souche duquel sortent deux tiges, dont l'une seulement est greffée, présentant les caractéristiques de l'olivier cultivé, peut-être chargée de fruits. 

    C'est d'ailleurs l'une des traductions que l'on rencontre pour le grec ἐλαίη : 'olivier greffé', 'olivier cultivé', ou, tout simplement, 'olivier'. 

    L'olivier (Olea europaea L. subsp. europaea var. europaea) a été domestiqué autour du bassin méditerranéen il y a six millénaires. 

    Si l'on considère que l'Odyssée a été composée vers le 8e siècle avant notre ère, l'olivier d'Ulysse serait âgé aujourd'hui d'au moins 2 800 ans. Son tronc greffé pourrait ressembler à l'olivier de Vouves, en Crète, que l'on estime âgé de plus de 3 000 ans. Son tronc torturé présente d'ailleurs un creux, assez grand pour cacher un homme...

    Des arbres tutélaires

    L'olivier de Vouves

    La greffe de l'olivier : une image familière dans l'Antiquité

    La référence aux oliviers francs, sauvages ou cultivés dans le poème d'Homère devait parler à l'auditoire de l'époque, des agriculteurs et des éleveurs pour qui ces questions étaient certainement familières.   

    Saint Paul, dans son Epître aux Romains (chapitre 11), use également de la référence aux oliviers, certain que son auditoire sera sensible à la comparaison :

    16. Or, si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi ; et si la racine est sainte, les branches le sont aussi. 

    17. Mais si quelques-unes des branches ont été retranchées, et si toi, qui était un olivier sauvage, tu as été enté à leur place, et rendu participant de la racine et de la graisse de l’olivier, 
    18. ne te glorifie pas aux dépens de ces branches. Si tu te glorifies, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte. 
    19. Tu diras donc : Les branches ont été retranchées, afin que moi je fusse enté. 
    20. Cela est vrai ; elles ont été retranchées pour cause d’incrédulité, et toi, tu subsistes par la foi. Ne t’abandonne pas à l’orgueil, mais crains ; 
    21. car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus. 
    22. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et bonté de Dieu envers toi, si tu demeures ferme dans cette bonté ; autrement, tu seras aussi retranché. 
    23. Eux de même, s’ils ne persistent pas dans l’incrédulité, ils seront entés ; car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. 
    24. Si toi, tu as été coupé de l’olivier naturellement sauvage, et enté contrairement à ta nature sur l’olivier franc, à plus forte raison eux seront-ils entés selon leur nature sur leur propre olivier.

    Epître aux Romains, chapitre 11 (traduction Louis Segond)  

    Paul fait de la greffe de l'olivier une image de la conversion des Gentils, rameaux d'olivier sauvage greffés sur le tronc d'un olivier franc, Israël. 

    Le grec καλλιέλαιος, littéralement 'bon olivier', est traduit généralement en français par 'olivier franc'. Il s'agit bel et bien d'un olivier cultivé, semé intentionnellement. 

    Le grec ἀγριέλαιος, littéralement 'olivier des champs', est traduit par 'olivier sauvage'. On trouve éventuellement la traduction 'oléastre'. Il s'agit en l'occurrence d'un olivier qui a poussé spontanément. 

     

    Si la référence à la technique de la greffe est probablement familière au public auquel Paul s'adresse, l'opération proposée est déconcertante : en effet, l'intérêt de la greffe en arboriculture, c'est d'implanter des greffons fructifères sur un porte-greffe vigoureux. Or, Paul ne semble pas se préoccuper de la fructification : des rameaux d'olivier sauvage greffés sur un tronc d'olivier cultivé ne produiront jamais que les fruits de l'olivier sauvage... 

    Un lit sous les oliviers...

    Pendant que l'on discutait de la nature exacte des arbres choisis par Ulysse, celui-ci a amassé un lit de feuilles sous les branchages emmêlés des deux oliviers. Ce tapis de feuilles, assez abondant pour couvrir trois hommes, étonne, s'agissant d'arbres à feuillage persistant... ce qui pourrait faire encore douter de la pertinence de l'identification de l'arbre protecteur. Pourtant, l'idée de l'oléastre offrant la protection de sa ramure buissonnante et de ses épines, allié aux branches d'olivier offrant un toit bien couvrant correspond bien à la scène décrite. 

    Ulysse s'endort dans son nid de feuilles comme un petit enfant dans les bras maternels, confiant dans la protection offerte par les arbres. 

    ... ou un lit sur l'olivier

    Ce lit précaire et improvisé, aménagé sous les oliviers, fait écho à un autre lit d'Ulysse : son lit conjugal.

    Ce lit nous est révélé dans le livre XXIII, l'avant-dernier de l'Odyssée.

    Malgré les dires d'Euryclée, Pénélope ne veut pas encore croire que c'est bien Ulysse, son époux, qui est revenu après 20 ans d'absence. Elle le teste alors en évoquant leur lit. Ulysse passe brillamment l'épreuve en décrivant avec force détails le lit conjugal, qu'il a fabriqué autrefois de ses mains (car Ulysse est également un peu bricoleur). Pénélope, convaincue de l'identité d'Ulysse, tombe alors dans ses bras. 

    La plus sage des femmes, Pénélope, reprit :

    Pénélope. — Non ! malheureux ! je n'ai ni mépris ni dédain ; je reprends tout mon calme et reconnais en toi celui qui, loin d'Ithaque, partit un jour sur son navire aux longues rames... Obéis, Euryclée ! et va dans notre chambre aux solides murailles nous préparer le lit que ses mains avaient fait ; dresse les bois du cadre et mets-y le coucher, les feutres, les toisons, avec les draps moirés !

    C'était là sa façon d'éprouver son époux. Mais Ulysse indigné méconnut le dessein de sa fidèle épouse :

    Ulysse. — O femme, as-tu bien dit ce mot qui me torture ?... Qui donc a déplacé mon lit ? le plus habile n'aurait pas réussi sans le secours d'un dieu qui, rien qu'à le vouloir, l'aurait changé de place. Mais il n'est homme en vie, fût-il plein de jeunesse, qui l'eût roulé sans peine. La façon de ce lit, c'était mon grand secret ! C'est moi seul, qui l'avais fabriqué sans un aide. Au milieu de l'enceinte, un rejet d'olivier éployait son feuillage ; il était vigoureux et son gros fût avait l'épaisseur d'un pilier : je construisis, autour, en blocs appareillés, les murs de notre chambre ; je la couvris d'un toit et, quand je l'eus munie d'une porte aux panneaux de bois plein, sans fissure, c'est alors seulement que, de cet olivier coupant la frondaison, je donnai tous mes soins à équarrir le fût jusques à la racine, puis, l'ayant bien poli et dressé au cordeau, je le pris pour montant où cheviller le reste; à ce premier montant, j'appuyai tout le lit dont j'achevai le cadre ; quand je l'eus incrusté d'or, d'argent et d'ivoire, j'y tendis des courroies d'un cuir rouge éclatant... Voilà notre secret !... la preuve te suffît ?... Je voudrais donc savoir, femme, si notre lit est toujours en sa place ou si, pour le tirer ailleurs, on a coupé le tronc de l'olivier.

    Il disait : Pénélope sentait se dérober ses genoux et son cœur ; elle avait reconnu les signes évidents que lui donnait Ulysse ; pleurant et s'élançant vers lui et lui jetant les bras autour du cou et le baisant au front, son Ulysse, elle dit :

    Pénélope. — Ulysse, excuse-moi !... toujours je t'ai connu le plus sage des hommes ! Nous comblant de chagrins, les dieux n'ont pas voulu nous laisser l'un à l'autre à jouir du bel âge et parvenir ensemble au seuil de la vieillesse !... Mais aujourd'hui, pardonne et sois sans amertume si, du premier abord, je ne t'ai pas fêté ! Dans le fond de mon cœur, veillait toujours la crainte qu'un homme ne me vînt abuser par ses contes ; il est tant de méchants qui ne songent qu'aux ruses ! Ah ! la fille de Zeus, Hélène l'Argienne, n'eût pas donné son lit à l'homme de là-bas, si elle eût soupçonné que les fils d'Achaïe, comme d'autres Arès, s'en iraient la reprendre, la rendre à son foyer, au pays de ses pères ; mais un dieu la poussa vers cette œuvre de honte ! son cœur auparavant n'avait pas résolu cette faute maudite, qui fut, pour nous aussi, cause de tant de maux ! Mais tu m'as convaincue ! la preuve est sans réplique ! tel est bien notre lit ! en dehors de nous deux, il n'est à le connaître que la seule Aktoris, celle des chambrières, que, pour venir ici, mon père me donna. C'est elle qui gardait l'entrée de notre chambre aux épaisses murailles... Tu vois : mon cœur se rend, quelque cruel qu'il soit !

    Mais Ulysse, à ces mots, pris d'un plus vif besoin de sangloter, pleurait.

    Il tenait dans ses bras la femme de son cœur, sa fidèle compagne !

    Odyssée, chant XXIII, traduction Victor Bérard

    Il faut reconnaître que c'est là un lit tout à fait extraordinaire ! Ulysse a bâti d'abord une chambre autour d'un bel olivier, puis il a coupé la frondaison de l'arbre pour construire le lit sur le tronc, taillé comme un pilier. Le bois du lit lui-même est enrichi d'or, d'argent et d'ivoire, et tendu de courroies de cuir, qui doivent constituer un sommier. 

    Le plus étonnant, c'est que ce lit et cette chambre, absolument pas déplaçables et plutôt volumineux, soient restés cachés à tous pendant si longtemps, dans une maison par ailleurs occupée par les prétendants de Pénélope. En dehors de Pénélope et d'Ulysse, une seule servante, sorte de gardienne du temple, était initiée. Car c'est bien un temple que cette chambre évoque, dans lequel seuls les prêtres peuvent pénétrer. Un temple magique, peut-être, visible aux seuls initiés.

    On a un peu de mal à se figurer le lit d'Ulysse et de Pénélope. On le voit comme une sorte d'estrade, une scène plantée sur le tronc de l'olivier, un autel peut-être.  

    Par ailleurs, on note que l'olivier central, axe du lit conjugal, est un arbre vivant. Certes, rien n'indique que des branches et des feuilles aient repoussé dans la chambre, mais il s'agit bien d'un tronc vivant, solidement enraciné, qui est le coeur du lit. C'est ce riche lit qui occupe désormais la place des frondaisons.

     

    Des arbres tutélaires : Ulysse et les oliviers

    Le Primatice  Ulysse et Pénélope
    Musée de Tolède

    Les artistes ne semblent pas s'être attaqués à la représentation du lit d'Ulysse. Dommage. Reste tout de même cette scène intime et tendre du Primatice (16e siècle), où Ulysse et Pénélope évoquent de tendres souvenirs, peut-être à demi couchés sur l'olivier... 

     

     

     

     



     


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