• Des arbres tutélaires : l'arbre Yama

    Dans un pays d'Afrique non nommé, Mari a été cachée, bébé, au creux d'un arbre par sa grand-mère Yama. Enfant, elle revient souvent à cet arbre protecteur, qu'elle identifie désormais à sa grand-mère disparue. Jeune adulte chassée par la guerre, c'est encore auprès de l'arbre Yama que Mari cherchera refuge et à lui qu'elle devra la vie une seconde fois.

     

    J. M. G. Le Clézio nous raconte l'histoire de l'extraordinaire relation entre Mari et l'arbre Yama. C'est le titre et le sujet d'une nouvelle du recueil Histoire du pied et autres fantaisies (Gallimard 2011). 

    Sur fond de guerre civile

    Si le pays où se déroule l'histoire, sur fond de guerre civile quasi permanente, n'est pas expressément nommé, on devine qu'il s'agit du Liberia. 

    Je suis née ici, dans l'arbre, raconte Mari. Ma mère est morte en me mettant au monde au bord de la rivière, c'était pendant la guerre, alors ma grand-mère m'a emmenée ici, elle m'a cachée dans l'arbre. Elle m'a nourrie de son lait, car je n'avais plus ma mère pour me nourrir.

    La guerre en question est la première guerre civile libérienne, qui a éclaté à la fin de l'année 1989, avant de s'étendre aux pays voisins et qui n'a pris fin qu'en 1996-1997, avec l'élection de Charles Taylor comme président du Liberia.

    Elle ne sait pas le nom de l'arbre, ni son âge, ni comment il a poussé là. Il est seul de son espèce au milieu de la savane sèche, non loin d'une petite rivière. Il était là avant tout le monde, avant même que les hommes aient construit le village de Kalango. Avant les champs et les brûlis. C'est pourquoi les hommes l'ont épargné, ou bien l'ont oublié. Pendant la guerre, les soldats de Taylor ont envoyé des bombes incendiaires, les avions sont passés au-dessus de la forêt, les autres arbres et les animaux ont disparu, mais lui est resté. Il est vieux et généreux, et puissant, il durera toujours, Mari en est sûre.

    Le Liberia est un pays plat, recouvert pour un tiers de forêt vierge, et pour deux tiers de savane et de mangroves. L'arbre Yama est situé dans la savane.

    Marie passe son enfance à Kalango, un village proche de la frontière avec le Sierra Leone. Elle aime aller retrouver son arbre et, à travers lui, la grand-mère protectrice qu'il représente. 

    Elle va droit à l'arbre et, pour le saluer (Boa mamé, beva bi ?), elle pose ses mains sur le tronc. La peau de l'arbre est très lisse, comme celle des mains des vieilles femmes. Striée de petites rides verticales, parsemée de verrues, de taches, de cicatrices. Elle appuie sa joue contre le tronc, elle pose son front sur l'écorce, pour sentir sa fraîcheur. Elle met son oreille contre sa peau, pour entendre le bruit de la sève qui coule en lui. Cela fait une légère vibration, Mari la sent par la peau de son visage, par tout son corps quand elle écarte les bras et se colle contre lui. 

    Cet arbre merveilleux est creux :

    D'abord, elle ne voyait rien. Puis, quand ses yeux se sont habitués à la pénombre, elle s'est rendu compte que l'intérieur de l'arbre était beaucoup plus grand qu'elle n'avait imaginé, cela faisait comme une grotte, aux murs très hauts, qui se rejoignaient en formant une cheminée. La lumière du jour entrait par cette ouverture, tamisée par les larges feuilles, une lumière un peu bleue, un peu verte, très douce. Les parois étaient lisses, non pas striées de rides comme à l'extérieur, mais polies et brillantes comme la pierre, et quand Mari a posé ses paumes sur le bois, elle a ressenti une impression de plaisir qui l'a rassurée.

    Jeune fille, Mari doit s'éloigner de son  village et de son arbre pour devenir pensionnaire d'une école missionnaire de Monrovia, la capitale. 

    La deuxième guerre civile libérienne débute dès 1999, au nord du Liberia. Mais au début de 2003, avec l'apparition d'un deuxième groupe rebelle au sud du pays, les conflits s'aggravent. Monrovia est assiégée et bombardée. On dénombre de nombreuses victimes civiles. Des milliers de personnes sont déplacées.

    Dans ce contexte, malgré l'intervention des soldats de l'ONU, Mari et sa camarade Esmée, une jeune et riche Libanaise, doivent s'enfuir. Mari et Esmée traversent alors tout le pays en guerre pour chercher refuge auprès de l'arbre Yama.  

    L'arbre est très grand, très généreux. Son tronc puissant est divisé en surgeons, colonnes, jambages, cordes et ponts. Ses racines plongent dans la terre aux quatre directions du monde.

    Mari entre la première par la porte étroite. Elle se rappelle à quel point c'était facile autrefois, quand elle était petite, et maintenant ses hanches ont du mal à passer la porte, sa tête cogne au chambranle, ses cheveux s’accrochent aux lichens et aux échardes. Pourtant immédiatement elle reconnaît l'odeur, l'ombre, le feutre doux et humide, et elle murmure le nom de l'arbre, ô Yama. Elle répète en se glissant par l'ouverture : "Ô ma grand-mère, protège-moi, reprends-moi dans ton ventre, donne-moi ton lait, protège aussi mon amie Esmée, elle est ma soeur, accepte-la en toi et sauve nous des ennemis."

    La lumière du jour descend par la cheminée et cela fait une couleur verte légère mêlée de feuilles et de chants d'oiseaux. Sur la paroi de l'arbre, dans les replis de l'écorce, l'eau de pluie s'est conservée, si pure et fraîche que Mari la prend dans ses paumes et la fait boire à Esmée.

    Lovées à l'abri du creux de l'arbre, et sous la protection d'une hyène, envoyée de Yama, Mari et Esmée trouvent le repos, l'eau pour la soif, et échappent aux soldats.

    La guerre finie (le président Taylor a démissionné le 11 août 2003), les jeunes filles sortent enfin au grand jour, saines et sauves.

    Hyènes et baobabs

    Pour écrire cette nouvelle, Le Clézio se serait inspiré des photographies du Sud-Africain Pieter Hugo sur les hommes dompteurs de hyènes au Nigeria.

    Des arbres tutélaires : l'arbre Yama

    Pieter Hugo, Dompteur de hyène au Nigeria

    Mais quel arbre décrit-il ? 

    Il s'agit peut-être d'un baobab. 

    Le baobab d'Afrique (Adansonia digitata) est l'arbre le plus caractéristique d'Afrique avec ses branches ressemblant à des racines. Le baobab est un géant de la savane africaine. Il peut atteindre 25 m de haut et 12 m de diamètre. De croissance lente, sa durée de vie dépasse 1000 ans. En fin de vie, l’arbre meurt et s’écroule sur lui-même.

    Des arbres tutélaires : l'arbre Yama

     

    Baobab au Sénégal : un arbre accueillant

    (S. Garnaud)

    Le baobab a précisément un lien avec la hyène. Selon une légende africaine, le “Grand Esprit” a donné à chaque animal un arbre à planter. La hyène, arrivée en retard, reçut le dernier arbre qui restait, le baobab. Elle était si furieuse qu'elle le planta à l'envers, tête en bas, d'où les branches ressemblant à des racines noueuses.

    Un autre conte africain raconte qu'un jour, une hyène fatiguée, en provenance de la chasse, s'assit sous un baobab et dit : "quelle ombre magnifique!" Le baobab lui répondit : "c'est seulement l'ombre, tu n'as pas goûté à mon fruit". Elle lui demanda de lui en donner. C'était très bon. Et il lui ouvrit son tronc où il y avait tout ce que l'on désirait avoir au monde. La hyène lui demanda de monter sur sa tête pour l'emmener chez elle. Le baobab, en se posant sur sa tête, a écrasé la hyène.

     

     


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